Le Journal d’Adam

écrit par murielle

Version Mark Twain.

Je suis une fan de Twain. Et ce depuis l’étude de Huckleberry Finn en fac de Lettres. Twain était politique, satiriste, humoriste et humaniste. N’hésitez pas à relire ses romans avec votre oeil d’adulte. Tom Sawyer and co sont loin d’être de jolies histoires pour les petits.

Un livre moins connu est Le journal d’Adam et ensuite celui d’Eve qui se présente comme un journal intime fictif et humoristique.

le-journal-dadamAdam, le premier homme, est le narrateur de ce journal que Mark Twain prétend avoir traduit d’après le manuscrit original. Il ne l’a pas traduit entièrement, mais en a déchiffré des extraits…

Adam raconte l’arrivée d’Ève et les désagréments qu’elle lui cause, la chute et, après la chute, la découverte de la vie de famille et comment Eve devient une compagne essentielle pour sa vie et son bonheur.

Simple et efficace, une modernité étonnante tant dans l’histoire que dans l’écriture pour une œuvre qui date de la fin du XIXe siècle. De la fraîcheur, de l’humour, un regard ironique sur les relations homme/femme et l’éloge de la différence.

 

Extraits

Adam

LUNDI

CETTE nouvelle créature aux longs cheveux est bien encombrante. Elle traîne partout et me suit toujours. Je déteste cela, je ne suis pas habitué à la société. Je voudrais qu’elle reste avec les autres animaux. Il fait gris aujourd’hui, le vent est à l’est ; je crois que « nous » aurons de la pluie. Je dis : « Nous », où ai-je appris ce mot ? Je m’en souviens maintenant, je le tiens de cette nouvelle créature.

MERCREDI

Je me suis construit un abri contre la pluie ; mais impossible de le conserver pour mon usage exclusif. La nouvelle créature s’y est faufilée ; quand j’ai voulu l’en chasser, une fontaine a jailli de chacun des deux trous, pratiqués dans sa tête, qui lui servent à regarder. Elle a essuyé cette eau du revers de sa patte en faisant entendre un gémissement plaintif, pareil à celui des autres animaux en détresse. Je voudrais bien qu’elle se taise, mais elle bavarde toujours ; la compagnie de cette pauvre créature n’est pas un agrément pour moi ; c’est plutôt une obsession.

Je n’ai jamais entendu la voix humaine, mais tout son nouveau et étranger qui vient troubler le silence majestueux de ces solitudes éthérées blesse mes oreilles et me semble discordant. Cette voix nouvelle résonne si près de moi ! tantôt à côté de moi, tantôt à mon oreille, d’abord à gauche, puis à droite ! Je suis habitué à des sons plus ou moins atténués, aux voix lointaines qui viennent charmer l’immensité silencieuse qui m’entoure, voix de la nature, je pense au mugissement des vents dans les forêts, au gazouillement paisible des sources timides, aux bruits discrets qui naissent au calme de la nuit ; tout cela me vient, je pense, de ces points lumineux qui brillent et étincellent au firmament.

Mon existence est moins heureuse que par le passé !

DIMANCHE

Finie la journée ! Ce jour devient de plus en plus fastidieux. Il a été choisi et classé comme un jour de repos depuis novembre dernier. Avant, j’avais déjà six jours de repos par semaine ; c’est encore une des choses incompréhensibles ! Il y a, à mon avis, trop de règlements, trop de programmes, trop d’ordre, mais pas assez de laisser-aller et de « je m’en fichisme » (pour mémoire : je ferais mieux de garder cette réflexion pour moi). Ce matin, j’ai trouvé la nouvelle créature essayant de faire tomber des pommes de l’arbre défendu ; mais elle ne peut pas les atteindre, elle s’y prend de travers et je crois que les fruits ne courent pas grand risque.

Eve

SAMEDI

J’ai presque un jour, aujourd’hui. Je suis arrivée hier. C’est du moins ce qui me semble. Et ce doit être le cas, parce que s’il y a eu un jour-avant-hier je n’étais pas là quand il s’est levé ou alors je m’en souviendrais. Il se peut, bien sûr, qu’il soit arrivé et que je ne l’aie pas remarqué. Bon ! je serai très attentive, maintenant, et s’il y a un jour-avant-hier j’en prendrai note. Il vaut mieux commencer du bon pied et ne pas se tromper dans le décompte car mon petit doigt me dit que ces détails risquent d’être importants pour l’historien, un de ces jours. Je me sens comme une expérience, exactement comme une expérience ; personne ne pourrait se sentir plus expérimental que moi et voilà pourquoi je me persuade que c’est ce que je suis : une expérience ; juste une expérience, rien d’autre.

Aujourd’hui j’apprécie mieux les distances. J’étais si désireuse de m’emparer de toutes les belles choses, au tout début, que je tendais la main vers elle en risquant de perdre l’équilibre quand elles étaient trop loin ou parfois quand elles n’étaient qu’à six pouces de moi, mais paraissaient à un pied avec, malheureusement, des épines dans l’intervalle ! J’ai appris ma leçon ; et j’ai inventé cet axiome, à moi toute seule : mon tout premier axiome : L’Expérience écorchée fuit l’épine. Je pense qu’il est excellent pour quelqu’un d’aussi jeune.

LUNDI

Ce matin, je lui ai appris mon nom, en croyant l’intéresser. Hélas, il s’en moque. C’est bizarre. S’il me disait son nom, j’y prêterai attention. Je pense qu’il me serait plus agréable que tout autre son.

Il parle très peu. C’est peut-être parce qu’il n’est pas malin, qu’il a un complexe et souhaite le cacher. Quel dommage qu’il éprouve cette impression car être malin ça ne compte pas ; la valeur vient du coeur. J’aimerais pouvoir lui faire comprendre qu’un coeur bon et aimant c’est une richesse, une assez grande richesse et que sans lui l’intelligence est indigence.

S’il parle très peu, il possède pourtant un vocabulaire tout à fait considérable. Ce matin, il a employé un mot étonnamment bon. A l’évidence, il en a lui-même perçu l’excellence car il l’a employé à deux reprises par la suite, négligemment. Cette négligence n’était pas authentique, mais elle traduisait une certaine sensibilité. Il n’y a pas de doute qu’il y a là une graine à faire germer et à cultiver.

Où a-t-il déniché ce mot ? Je ne crois pas l’avoir jamais employé.

quelque chose à dire