Un homme tel que je ne les aime pas

J’aime tomber amoureuse d’un caractère de roman, d’un personnage fictif sur lequel je pourrais poser mes illusions et mes fantasmes sans prendre le risque d’être déçue. Il deviendra mon homme idéal, celui qui lira dans mes pensées, dira les mots que je veux entendre et fera toujours le bon geste au bon moment. Il sera faillible, certes, mais tellement brillant que beaucoup lui sera pardonné. C’est tellement bien la fiction. Tomber amoureuse d’un homme réel est toujours plus difficile, voué à la déception, l’amertume, le ressentiment, l’incompréhension et finalement l’échec.*

À quoi bon essayer ?**

Mais il y a aussi des personnages de roman qui ne sont pas aimables, des anti héros comme Bob Slocum. On a beau essayer de leur trouver des qualités, on n’y arrive pas. On ne les aime pas. Et pourtant… Parfois, la magie opère. Bizarrement, un peu perversement. Ce n’est pas de l’amour mais quelque chose proche d’une lucidité sur l’autre qui nous fait pardonner, sinon accepter ses défauts avec une résignation amusée.

J’ai trouvé ce quelqu’un qui m’énerve mais m’amuse. Il s’appelle Tony. Tony Pagoda. Je vais être honnête avec vous : Tony est un gros con. Littéralement. Il est gros et il est con. C’est un chanteur de charme vieillissant, misogyne, menteur, hâbleur, cocaïnomane, infidèle à tour de bras. C’est un odieux personnage, croyez-moi ! Tony est aussi corrompu et charismatique que son pays natal. C’est un personnage monstrueux qui déverse un torrent verbal furieux, ironique, idiosyncrasique et sans filtre.

Mais voilà, entre deux âneries, entre deux vilaines choses, ce pathétique personnage va se révéler intéressant, cultivé, amusant et parfois charmant, avec ce mélange d’ironie et de lucidité sur sa vie. C’est le tour de force de Paolo Sorrentino avec Ils ont tous raison. C’est éprouvant et fatiguant de lire sur un homme que l’on ne veut pas rencontrer ou alors de loin, d’assez loin pour ne pas être un tout petit peu séduite.

Mais c’est suffisamment bien ficelé pour  éventuellement, souhaiter le rencontrer, dans un bar, tard dans la nuit pour que le bavard Tony nous régale de portraits de personnages et nous parle de philosophie, de charnel, de grotesque, d’odeurs, de saveurs et de fluides.

Dommage que tu ne sois pas capable de la comprendre à dix- huit ans cette phrase toute simple: « la vie devant soi ». Ton rapport au temps est déformé. Drogué par de fausses dilatations aberrantes. Chez le jeune de dix-huit ans il y a une perspective d’infini qu’on peut tranquillement considérer comme un des plus grands crimes contre l’humanité. [..] La sale vérité, c’est qu’au moment où tu comprends ce que ça voulait dire, avoir la vie devant soi, elle est largement positionnée derrière. Simple comme bonjour. Et l’homme se démultiplie, se transforme en boule de regrets. Mais ça ne fait pas bouger les vies, ça les dévalue juste un peu plus.

 

paolo-sorrentino

Je pourrais aussi vous dire que ce roman fait le procès de l’Italie contemporaine et de Berlusconi, mais il se fait tard. Et on s’en fiche presque. Lisez ce livre, si vous n’êtes pas timides …

Revenir à ce que j’étais il y a vingt ans. Chevauchant sur les terres de ma curiosité enfouie, je sens un retour d’adrénaline, avec tout mon cortège d’idées fixe: je veux m’envoyer de la coke tous les jours, je veux recommencer à suivre tous les êtres du genre féminin qui passent, sentir à nouveau le parfum de l’Italie, je re-veux ma vie d’avant, même si on est hors délai, tant pis. Je veux mourir tout nu entre quatre authentiques salopes, noyé dans une mare de Ballantine’s.

* je plaisante

**je plaisante encore!