La pluie et des livres

écrit par murielle

Quelle grise journée aujourd’hui. Une ville sous la pluie et déserte à part pour les ouvriers qui montent le village de Noël.

Et une amie qui me demande de re-jouer à la bibliothécaire. Elle veut que je lui recommende des livres qui ne soient pas « prise de tête, ni trop faciles à lire, pas d’histoires d’amour et pas des livres anglo-américains ». « Mais c’est bien sûr! » m’exclamais-je en chaussant mes lunettes d’intello: « il te faut des romans policiers ».

Ils sont comme une sorte d’agence de voyage de l’imagination, en prenant des clients à travers les frontières et en les initiant à des cultures inconnues. Après tout, l’histoire communément considérée comme la naissance du roman policier –  Double Assassinat dans la rue Morgue – a été écrit par l’américain Edgar Allan Poe et se déroulait à Paris. C’est aussi ça la fiction, servir d’office de tourisme, soit en nous montrant les lieux, les situations et les gens que nous ne pourrions pas connaître autrement ou de faire défiler des instantanés d’événements ou de sensations dont nous avons un souvenir. Les histoires de crimes servent rarement ce dernier objectif – la plupart des admirateurs de romans policiers ne va, heureusement, jamais devenir ni connaître la victime assassinée – mais sont une parfaite illustration de la première.

Agatha Christie, une globe-trotter enthousiaste grâce à sa richesse et son mariage avec un archéologue, a envoyé Hercule Poirot sur l’Orient Express, en croisière sur le Nil et en voyage par avion, quand la plupart de ses lecteurs n’allait sans doute jamais faire l’expérience pour de vrai. Les anglais ont fait aussi connaissance avec la France grâce à Maigret de Simenon (je me permets d’ailleurs de recommender la lecture de Simenon). Et moi-même j’ai l’impression de connaître beaucoup mieux la côte sud de la Suède par l’entremise d’Henning Mankell.

Le roman policier est aussi une loupe qui révèle les empreintes digitales de l’histoire. De Holmes et Poirot à Montalbano et Wallender, les histoires de détectives racontent plus qu’une simple histoire de crime. C’est avec cette littérature que je peux explorer l’histoire de l’Europe moderne. Non, non je ne m’emballe pas. Je suis persuadée que beaucoup de ces romans en disent plus que les ouvrages didactiques d’Histoire. Simplement parce que les procédures policières vont dans le détail.

Les romanciers de littérature « générale » n’ont pas besoin (ou ne souhaitent pas) spécifier le travail d’un personnage, les vêtements, les revenus ou les antécédents familiaux. Mais parce que les observations et les preuves sont cruciales pour l’enquête  d’un crime, les auteurs fournissent systématiquement une masse de détails sociaux: les menus, les horaires des trains, des marques de fringues, les commerces, les articles de journaux, la musique, les émissions télé, etc. En conséquence, les bons romans policiers deviennent un dossier de leur temps.

L’introduction du système de protection sociale et de prestations de chômage au Royaume Uni, par exemple, peut être retracée à travers les commentaires des employeurs dans les romans d’Agatha Christie. Et les journalistes qui se préparent à couvrir le référendum en 2014 sur l’indépendance écossaise (qui risque de perturber la couronne) seraient bien avisés de lire Ian Rankin et ses Rebus, qui systématiquement dépeignent le pays et le ré-examen de son identité au cours des 25 dernières années.

Andrea Camilleri – qui est sicilien – écrit sur les chevauchements entre les institutions politiques et les gangsters. L’inspecteur Montalbano répond directement, dans ses monologues intérieurs angoissés, à la question de ce que signifie être un bon policier dans une culture où il peut être désagréable – voire dangereux – de résoudre une affaire.

Il suffit de lire la Série Noire et ses auteurs français pour en savoir plus sur les affaires de la France, ses moments obscurs, ses scandales plus ou moins étouffés et tout ce que la pays compte de peu glorieux. Par exemple: l’affaire Ben Barka devenue L’affaire N’Gustro de Jean Patrick Manchette, les affaires marseillaises avec Total Kheops de Jean-Claude Izzo, l’après 68 avec Spinoza encule Hegel de Jean-Bernard Pouy, le 17 Octobre 1961 et Papon avec Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx

De même des auteurs tels que Mankell et Larsson, ont montré la montée en puissance du néo-nazisme dans la Scandinavie moderne. Alors que le journalisme explore ces tensions après les événements, le polar venu du froid – comme le genre le fait souvent – a senti avant les courants sous-jacents. Même si Nesbø n’est pas né avant 1960, ses livres éclairent une expérience typiquement scandinave de la seconde guerre mondiale. C’est en partie à cause du propre héritage personnel de l’écrivain – sa mère était dans la résistance, alors que son père était parmi les Norvégiens qui ont combattu avec les Allemands – mais aussi parce que la Norvège possède un patrimoine littéral de la période.

Parce que les Scandinaves incarnait l’idéal physique des eugénistes nazis, les citoyens ont été enrôlés, pendant l’occupation, dans un programme « d’élevage » impliquant des officiers allemands, dont les descendants sont encore dans la population aujourd’hui. Cette sombre histoire est toujours là, cachée, entre les lignes.

Du coté d’ici, il y a Du sable dans la bouche du bordelais Hervé Le Corre qui se passe dans le Pays Basque. (Construction en flash back reconstituant l’histoire de Mathilde à petites touches. L’attentat d’un commando basque, infiltré en France, recherché en Espagne, coupable de la destruction d’un hôtel en construction à Biarritz qui a coûté la vie à un gendarme. La mission d’un tueur fou chargé d’exécuter les terroristes du dit commando). Et je me demande à quand un roman noir sur l’histoire d’Aurore Martin?

Cette année, au Festival de la Littérature Policière d’Harrogate, Jo Nesbø, qui est l’écrivain « policier » le plus lu, a admis qu’il savait exactement combien de romans d’Harry Hole il écrirait mais a refusé d’en divulguer le chiffre. Je prends le pari. Ce sera 10: le nombre de cas enquêtés par l’inspecteur Martin Beck et écrit par le parrain de la littérature policière scandinave, Maj Sjöwall, et le nombre de livres que Stieg Larsson comptait écrire pour sa série Millenium avant que la mort ne le fauche trop tôt.

Je pourrais en écrire des tonnes sur les romans policiers de chaque pays qui ont une valeur politique, sociale, informative, culturelle et éducative. Parce qu’à travers un crime qui, finalement n’est que secondaire, on apprend et découvre la vie politique et sociale d’un pays, on comprend mieux les enjeux, les luttes, les scandales politiques, financiers et personnels. Quoiqu’il en soit, lisez des romans policiers ou offrez en, Après tout, on n’a jamais été aussi proches de Noël…

Comments: 17

  1. Metxe says:

    Tu me donnes trop envie de plonger dans un polar, je n’en ai malheureusement pas sous la main. J’adore découvrir, une ville, un pays, les habitudes de leurs citoyens à travers la lecture de policiers et partage entièrement ton point de vue !

    • Dès demain, direction la plus proche bibliothèqe :-)

  2. Fred says:

    Tu es la parfaite bibliothécaire! Tu connais bien le sujet et tu donnes envie de lire. Même Agatha Christie et pourtant c’est pas le genre d’auteur que je lirais en premier. Je parie que les lecteurs de ta bibliothèque aimaient passer du temps avec toi à parler bouquins.

    • Aww merci. C’est ce qui me manque le plus, parler des livres.

  3. Nathalie says:

    Ce qu’ont dit Fred et Metxe.
    Une question. C’est quoi le bâtiment sur la première photo? Et c’est qui sur la deuxième?

    • L’Hôtel de Ville et Théatre de Bayonne. Il y a beaucoup de comédies et de drames qui se passent dans ce bâtiment, pas toujours sur scène.

  4. Quel plaisir de tomber sur ton article, où j’y lis non pas un inventaire de beaucoup de mes auteurs préférés, mais une vivifiante analyse du genre, et de ses plus beaux repaires/repères… Y retrouver ce livre de Le Corre (que nous devons pas être nombreux à avoir lu) complète le plaisir ! A en oublier la pluie de ce dimanche, et l’inéluctabilité de ce Village de Noël de Bayonne, une animation familiale et commerciale qui a autant de charme qu’un sapin en plastique…

    • « Du sable dans la bouche » acheté chez ce libraire de la rue du Pilori.

  5. Elias says:

    Article excellent Murielle. J’aime beaucoup la série Wallender, que j’ai d’abord vue avant de la lire, (la version Kenneth Brannagh). Je suis aussi un avide lecteur de Maj Sjöwall. J’aime beaucoup le scandi noir et je vais me mettre maintenant à la lecture de Camillieri pour changer de pays et aller vers le soleil italien. Merci de partager tes connaissances.
    Je vais d’abord lire les deux livres (Krauss et Ishiguro) que tu as mis en en-tête même si ce n’est pas de la littérature policière. Un peu d’amour avant de passer à nouveau au crime.
    Bonne soirée

    • Tout pareil pour Wallender :-)
      Oui, lis les deux livres mais ne t’attends pas à lire quelque chose de romantique. C’est beau et triste comme les amours impossibles.
      Bonne nuit Elias, merci pour tes commentaires.

  6. Laurent says:

    Tu aurais du être prof de français. Le genre que les gamins aiment, passionnée, intéressante, jolie et avec assez d’humour pour faire passer les mauvais moments commes les interros surprises :-)
    Puis je suggérer des auteurs islandais? Arnaldur Indridason,Yrsa Sigurðardóttir et Viktor Arnar Ingolfsson.

  7. En général, quand je donne des conseils, c’est avec des pincettes, car les gens ont rarement les mêmes goûts. Je ne savais pas que le pauvre Spinoza avait des moeurs si dépravées, et voyageait dans le futur :) :)

  8. Se balader à travers la planète via les polars : j’adore !
    Lu récemment : Arnaldur Indridason , auteur islandais ( Points, Policier)
    Luiz Alfredo Garcia-Roza , auteur brésilien ( Babel noir)
    Stieg Larsson : Suédois : la série des Millenium ( Babel noir)
    R.J.Ellory : Etats-Unis ( Livre de poche)
    Et si vous en voulez plus….. :)

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