Madame de

écrit par murielle

Elle avait eu beaucoup de chance. Elle n’avait pas connu de chagrins d’amour. Elle avait pu se sentir malheureuse, elle avait pu se dire à quoi bon et en pleurer mais elle savait combien elle avait eu de la chance en amour. Pour paraphraser Staël ; sa jeunesse avait fait du bruit. Elle n’avait parfois rien entendu. Mais avec le temps et à l’heure des bilans, elle savait qu’elle avait aimé sincèrement, passionnément et qu’elle avait été aimée en retour.

Avec Théodore elle avait envie de plus. Elle avait décidé de passer le pas et l’avait demandé en mariage. Coup de chance ou incompréhension de sa part, il avait dit oui. Elle qui avait été anti- mariage, qui ne voulait pas d’un papier ou d’une cérémonie pour prouver son amour, elle allait franchir le pas.  A propos depuis quand fallait-il prouver son amour? On aime, un point c’est tout, non? C’était quoi une preuve d’amour? Des fleurs? Le petit déjeuner au lit? Le « je t’aime » dit chaque jour sans conviction ou sans en mesurer la valeur? Théodore ne lui avait jamais rien demandé. Il avait cette confiance en lui et en elle qui ne nécessitait pas de grandes déclarations ni de petits gestes. Ils voulaient être ensemble; c’était tellement simple entre eux.

Et c’est peut être pour ça qu’elle n’avait plus peur de se marier. Se marier pour la vie. L’expression la faisait sourire mais ça lui plaisait. Elle aimait cette phrase. Elle aimait cette promesse de l’aimer, de le protéger, de lui demeurer attachée dans la santé et dans la maladie, dans la prospérité et dans la détresse, et de lui rester fidèle. Elle aimait cette volonté de rester avec un homme jusqu’à la fin.

Enfin, elle n’avait jamais aimé son nom de jeune fille et elle aimait celui de Théo. Elle se disait que Madame Théodore Ruffo de Trazegnies avait un certain cachet. Un joli nom qui ferait son effet sur leur pierre tombale. Elle se poudre le visage, se remet du rouge à lèvres, sa main tremble. La nervosité certainement. Théodore est dans la chambre à coté. Elle l’entend approcher, le pas hésitant, un peu trainant. Il lui caresse les cheveux, s’asseoit près d’elle, il prend sa main dans la sienne qui tremble aussi. Ils rient. Ils attendent l’infirmière qui ne devrait pas tarder pour les conduire à la chapelle de leur maison de retraite. Ils vont se dire oui pour la vie.

Comments: 10

  1. Laurent says:

    oui à se marier tard, quand on est bien agé et que les plaisirs sont redevenus simples

    • et quand le « pour la vie » ne devient plus un objectif inatteignable…

  2. Captivant et surprenant, particulièrement ce quatrième paragraphe qui te cueille à la fin du récit où tu réalises que ce que tu projettes sur les personnages n’est pas du tout ce que tu attendais au final :)

    • tant mieux! :-) Mais j’avoue cette fois ci que j’ai projeté mon propre fantasme; si je « devais » me marier ce serait quand je suis très très très vieille.

  3. Fred says:

    « Le mariage est un mal, mais c’est un mal nécessaire » (Ménandre).
    Bonne fin surprenante! Ton fantasme est le bon, se marier au 3e ou 4e âge, un mélange de cynisme, de romantisme et de commodité. Pour la vie prend alors tout son sens!

    • Nathalie says:

      Quelcynisme? Murielle est une romantique même si elle ne veut toujours pas l’admettre! :-)

      • Non, non et non! hors de question de l’admettre puisque je ne le suis pas. Pragmatique, trop pragmatique hélas :-)

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