Le temps qui reste

J’ai vu une femme la semaine dernière qui est assez typique de mes clientes de fin de journée. Elle avait certainement fait les cent pas devant ma porte, peut-être fait le tour du pâté de maison plusieurs fois avant de trouver le courage d’entrer.

Elle avait perdu son mari il y a deux ans et m’a avoué qu’elle se sentait pire que jamais. Elle ne croyait pas en l’au-delà et je n’ai pas tenté de la convaincre du contraire.

Comme de nombreux clients, elle me payait pour la faire se sentir mieux pendant quelques minutes. Elle m’a demandé si son mari était heureux et si elle lui manquait. Je l’ai regardé emmitouflée dans son manteau, épuisée, et j’ai voulu lui dire qu’elle le reverrait bientôt, et qu’elle devait  profiter du peu de temps qui lui restait.

Quand elle était entrée j’avais éprouvé un sentiment soudain de lourdeur. Je ressentais très fortement que quelque chose de mauvais allait lui arriver. Il y a des années, quand j’ai commencé, je voulais essayer de donner un avertissement voilé sans trop alarmer, mais c’était pénible pour les gens, bien sûr. Maintenant, même si je voyais la maladie ou le malheur, je me taisais. J’ai accepté que ce n’était pas mon rôle. J’étais là pour réconforter.

Alors je lui ai suggéré de joindre un club de randonnées, lui ai dit qu’il voulait la voir sourire à nouveau, et que la bague qu’elle avait perdue était dans le jardin, sous le rosier.