rien à cacher

écrit par murielle

L’affaire Snowden / PRISM est dans tous les papiers. Pour ceux qui ne cliqueront pas sur le lien, je vais reprendre ce qui est dit sur 01net : Les services de renseignements américains piochent dans les informations personnelles des serveurs des géants du web comme bon leur semble sans en référer à qui que ce soit.

L’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) et le FBI airaient accès aux serveurs de neuf géants américains de l’internet, dont Microsoft, Yahoo!, Google et Facebook, pour y surveiller les activités d’étrangers. Et pour finir, ce projet secret qui piétine les libertés fondamentales des citoyens a été validé par Barack Obama.Leur méthode est simple. Ils utilisent des accès cachés dans les logiciels fabriqués par les principales entreprises informatiques américaines pour surveiller les internautes. Questions : ces accès ont-ils été délibérément ouverts aux autorités ou les services de renseignements ont-ils hacké les serveurs de Google, Facebook, Yahoo, Apple, Twitter, Skype, Dropbox…

Scénario d’Ennemi d’Etat ou pas?

Lorsque le gouvernement recueille ou analyse des renseignements personnels, beaucoup de gens disent qu’ils ne sont pas inquiets. « Je n’ai rien à cacher », déclarent-ils. « C’est seulement si vous faites quelque chose de mal qu’il faut s’inquiéter, et dans ce cas vous ne méritez pas de le garder privé ».

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L’argument du « rien à cacher » imprègne les discussions sur la vie privée. Bruce Schneier, expert sur la sécurité des données, l’appelle la « réplique la plus courante contre les défenseurs de la vie privée ». Le juriste Geoffrey Pierre se réfère à elle comme un « refrain bien trop commun. » Dans sa forme la plus convaincante, c’est un argument que l’intérêt de la vie privée est en général minime, ce qui rend la compétition avec les préoccupations de sécurité difficile.

Cet argument est partout. En Grande-Bretagne, par exemple, le gouvernement a installé des millions de caméras de surveillance dans les villes, qui sont surveillées par des agents via la télévision en circuit fermé. Dans un slogan de campagne pour le programme, le gouvernement déclare: « Si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre« .

Un blogueur aux Etats-Unis, en référence au profilage des personnes à des fins de sécurité nationale, déclare: « Je ne m’occupe pas des gens qui veulent savoir des choses sur moi, je n’ai rien à cacher. C’est pourquoi je soutiens les efforts du gouvernement pour trouver des terroristes en surveillant notre appels téléphoniques!  »

Cette réflexion n’est pas récente. Un des personnages du roman de Henry James (1888),  Reverberator, pense: «Si ces gens avaient fait de mauvaises choses, ils devraient avoir honte d’eux-mêmes et il ne pouvait pas avoir pitié d’eux. S’ils ne les avaient pas fait, il n’était pas nécessaire de faire un tel tapage… »

L’idée est massivement erronée pour un certain nombre de raisons. Principalement parce que ce que vous (et les autorités, du moins pour le moment) jugerez parfaitement innocent aujourd’hui, pourrait bien vous faire marquer comme subversif ou dangereux demain.

Il suffit de regarder tous les libéraux penchant légèrement à gauche devenir une cible pendant la chasse aux sorcières de McCarthy pour avoir eu l’audace de signer une pétition ou faire un don à un organisme de bienfaisance qui a ensuite été stigmatisé comme une activité « anti-américaine ».

Alors voilà, est-ce que j’ai des choses à cacher?  Non. Je ne suis pas une criminelle, ni une terroriste. Ma vie est banale voire inintéressante pour beaucoup. Je ne pense pas avoir rien fait de mal (pas dans le grand schéma de la vie de toute façon), mais cela ne veut pas dire que je pense que c’est légitime pour les étrangers de fouiller dans mes courriers, mon historique web et d’écouter mes conversations.

Qui sait quand une mauvaise plaisanterie, une ironie mal comprise, une recherche sur google pourraient faire de moi quelqu’un à surveiller ?

Alors oui j’ai des choses à cacher. Je ne donne pas mon nom ni mon adresse sur mon blog. J’ai aussi une vie privée qui se veut privée. J’ai aussi des rideaux à mes fenêtres et des portes dans mon appartement…

« Mais le gouvernement ne veut pas me blesser », pourraient faire valoir certains. Dans de nombreux cas, c’est vrai, mais le gouvernement peut aussi nuire aux gens par inadvertance, due à des erreurs ou négligences.

Quels sont mes privilèges?  Si vous faites partie d’un groupe démographique qui n’est pas considéré comme intrinsèquement criminel ou séditieux, l’argument est facile à utiliser: je n’ai rien à cacher, je suis blanche et je vis en France. La grande majorité des personnes d’autres « origines » n’ont « rien à cacher » non plus, mais je parie que cela ne les n’empêche pas et à juste titre, d’avoir envie d’en découdre quand ils sont régulièrement arrêtés par la police pour ne rien faire de plus que de s’occuper de leurs affaires…

Comments: 30

  1. Nathalie says:

    Deux choses: la notion de privilège est une notion qu’on tend à oublier. Ce qui est facile pour quelqu’un à un moment donné dans un lieu donné ne l’est pas forcemment pour un autre.
    J’ai appris un nouveau mot séditieux.

  2. Laurent says:

    Je suis d’accord avec toi. L’argument est fallacieux :-) D’autant plus que l’image de mecs en train d’éplucher des milliers de dossiers est loin d’être la réalité. Ils n’ont plus à «passer au crible » les informations parce qu’ils construisent un systeme afin de ne plus rien passer au crible.
    Il y a de quoi devenir parano parce qu’ils rassemblent tout sur vous. Tout.
    Puis ils tapent votre nom et voient tout – chaque détail, ce que vous avez dit, et à qui. Ils n’ont pas à demander à quelq’un la permission. Il n’y a plus de «cause probable» ou «raison valable». Il n’y a pas de surveillance ou d’autorisation donnée par quiconque.
    Et si vous pensez que c’était quelque chose qu’ils faisaient déjà, ou même si vous êtes d’accord avec quelqu’un ayant ce pouvoir, la preuve de ce qu’ils font est énorme. D’autant que l’histoire nous montre que les Etats-Unis ne sont pas nécessairement les tenants de ce qui est bon et vrai dans le monde et ne sont pas non plus parfaits dans la sécurisation des données qu’ils ont accumulées.

  3. Marcus Volk says:

    Tu suis l’actualité de près, à ce que je vois… déformation professionnelle ?

    Quand à se faire filer sur le net, ou interdire toutes formes de filages… Comment l’éviter ou comment s’en absoudre ? regarde déjà toutes les traces que tu laisses ? tapes ton (tes) mail(s) dans un moteur de recherche, et admire le résultat…

    Tu n’as rien à craindre ? oh que si. Que toutes ces informations reliées entres elles, finissent pas donner un portrait de ta vie numérique, et à fortiori de ta vie réelle : cet espace numérique et artificiel devient de plus en plus le prolongement de notre vie analogique… Je suis effaré du nombre d’informations laissées en pâture sur certains réseaux sociaux. On se croit anonyme ? Pas pour certains…

    Que disait le proverbe ? pour vivre heureux, vivons cachés…

    • J’aime être au faît de l’actualité, oui dformation professionnelle, veille juridique etc :-)

      Faut pas être naïf, on sait que d’une part ou d’autre on est « surveillé », que notre data est vendue, échangée ou donnée (shopping en ligne, banques, etc). Mais c’est exactement ce que tu dis, que cette vie numérique, prolongement de notre vie « réelle », perde le peu de liberté qu’il nous reste. Les droits du citoyen sont de plus en plus limités, et les moyens de lutter ou se défendre deviennent de plus en plus rares parce que discrédités, réprimés ou interdits…

  4. Audrey says:

    On sait qu’à partir où on utilise un ordi, une carte bleue, un téléphone et autres machines on est surveillé. Vivre dans la paranoïa, non, mais se soucier de nos libertés individuelles, oui. Ensuite, il y a aussi ceux qui disent tout d’eux en ligne surtout sur facebook. Et qui ne comprennent pas le danger.

  5. Elisa says:

    La grande majorité des personnes d’autres « origines » n’ont « rien à cacher » non plus, mais je parie que cela ne les n’empêche pas et à juste titre, d’avoir envie d’en découdre quand ils sont régulièrement arrêtés par la police pour ne rien faire de plus que de s’occuper de leurs affaires… Tu vas certainement te moquer mais quand tu écris ça ça me fait penser à une emission tv récente où on voit le racisme toucher une célébrité quand tous les autres participants apprécient l’aventure qu’ils vivent.

    • Comme c’est bizarre! J’ai pensé à l’émission aussi. Tu veux parler de Jackson Richardson? C’est exactement la démonstration de la légitimité. Un couple blanc appréciera certainement beaucoup plus l’accueil des américains en Caroline qu’un homme noir seul. Tout comme une femme touriste en Inde ou dans un pays musulman vivra son voyage certainement différemment qu’un touriste du sexe masculin… C’est toujours important de se demander quelle est sa légitimité dans une situation donnée.

  6. Thierry says:

    Croyez vous que la chine , les USA et l’Iran se préocuppent de nous dans leur cyberguerre ? Le terrorisme communique et s’organsie aussi via les réseaux informatiques. Si on a rien a se reprocher je ne vois pas quel est le problème. Faut arrêter la paranoia!

    • Je conseille à Thierry de lire à nouveau mon article. Et de le lire encore avant de poster un commentaire. Juste pour être un peu plus claire. Parler de terrorisme c’est avancer une fausse excuse, une couverture pour justifier l’espionnage à grande échelle.

      • Thierry says:

        Je continue de penser que tous les moyens sont bons pour lutter contre le terrorisme, le reste c’est que de l’abstrait, ça ne nous concerne pas vraiment.

        • Mais le problème c’est que nous ne vivons pas dans l’abstrait. La cynique en moi va répondre que nous vivons dans un monde où des gouvernements ont parrainé des guerres illégales et des camps d’internement illégaux, ont couvert des voleurs et des politiciens menteurs, ont fait preuve de dissimulations et de manipulations, ont influencé voire cherché à censurer la presse, ont incité, dédouané et libéré la parole raciste et on trouvé des boucs émissaires. What else?

  7. Ce matin, à propos de cette affaire, quelques collègues étaient un peu hystériques et en même temps heureux de pouvoir s’écrier: « Comme ils sont méchants! ».
    Il faut respecter la vie privée. Cela s’applique à tous les pays, à toutes les idéologies, à toutes les tentatives de manipulation. Respecter, tout court :-)

    • Mais le problème c’est qu’il n’y a plus de respect :-)

  8. Isabelle says:

    C’est pourquoi c’est important de rester vigilant, de soutenir les groupes qui défendent le droit à la vie privée, la vraie, celles du peuple pas que celle des célébrités. Puis comme dit l’expression , on peut être parano mais ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas après nous :)

    • Tout à fait, il y a des groupes comme Liberty en Angleterre qui se veulent vigilants et font en sorte de rappeler aux gouvernements de respecter les droits des citoyens. Mais c’est difficile car l’individuel ne se sent jamais concerné si cela ne le touche pas directement et concrètement.

  9. anon says:

    Le volume de données est tellement gros que d’imaginer des gens passant du temps à les filtrer est ridicule. Il faut arrêter avec la paranoïa big brother!

    • C’était ma position, mais maintenant que les outils pour comprendre que « big data » sont de plus en plus efficaces et de plus en plus rapides, (il suffit de voir Google) et que l’exploitation des données individuelles et leur modélisation est ridiculeusemnt facile. Et dans de mauvaises mains ce serait (encore plus) dévastateur.

      Nous ne vivons pas encore dans un monde où les forces de sécurité viendront frapper à ma porte à 3h du matin parce que j’ai ri à une image humoristique de Sarko, mais nous n’en sommes pas si loin. Tout ce qu’il faudrait c’est un changement de leadership politique. Internet offre la plus grande menace potentielle pour le pouvoir existant, tant et si bien qu’il y a des pouvoirs qui non seulement prennent des précautions, mais aussi mentent à ce sujet. Facebook et Twitter (et RIM) ont été des outils de la rébellion à travers le monde et les gouvernements n’aiment pas ça.

      Quant à Big Brother. Oui bien sûr c’est une fiction. Il suffit de penser à ces allemands de la RDA et leur Stasi. Ah ces allemands de l’est, des paranos! Tous!… Et finalement de te conseiller un film formidable La Vie des Autres

        • J’ai lu l’article de Slate et son argument n’est absolument pas convaincant. D’autant plus qu’il conclut par cette phrase: »l’important, c’est qu’elle soit justifiée par des menaces réelles et qu’elle soit contrôlée par différentes instances gouvernementales.  »
          Quelles menaces réelles? Selon les Etats-Unis. Car bien entendu les Etats-Unis se posent en shériff du monde libre. Ce qui me fait doucement rigoler car il ne faut tout de même pas jouer le candide. Les Etats Unis choisissent leurs ennemis et leur alliés comme le vent change de direction. Et le contrôle par des instances c’est la même chose que de parler d’auto-régulation. Qui jusqu’à preuve du contraire ne marche absolument pas!
          Ça m’embête de parler autant de paranoïa parce que c’est quand même un désordre mental. Etre vigilant est plus adéquat :-)

          • Thierry says:

            Oui pardon, je ne pense pas au mot parano comme les conspirationnistes. Plus comme une trop grande méfiance

          • anon says:

            Je pense quand même que ton article et tes réponses sont trop alarmistes.

          • Tu le penses vraiment? La technologie est là, par exemple: collationner une liste des utilisateurs de Facebook qui ont aimé et partagé une image particulière ne serait pas trop dur, obtenir leurs adresses, les détails de leurs employeurs etc, suivre leurs mouvements à travers leurs téléphones cellulaires, puis envoyez une force de police pour balayer le tout. La technologie est là, il suffit de changer les gens au pouvoir. Est-ce que aucun pays dansle monde actuellement ne fait disparaître des gens pour leurs penchants politiques présumés. L’affaire Alexandre Litvinenko m’avait particulièrement intéressée. Sans être catastrophiste il suffit de lire le blog d’Amnesty pour voir ce qui se passe partout dans le monde dans divers autres pays aujourd’hui. Les Etats-Unis ont Guantanamo Bay qui est tout de même illégal et le gouv britannique les soutient…

        • excellent article qui fait en effet echo aux craintes de tous ceux qui se battent contre ça!

          • excellent article, merci
            il suffit de lire ceci pour tout comprendre: “Apportez-moi deux lignes du plus honnête homme et j’y découvrirai de quoi le faire pendre.”
            – Louis-Benoît Picard, inspiré de cette citation attribuée au Cardinal de Richelieu : “Avec deux lignes d’écriture d’un homme, on peut faire le procès du plus innocent“.

          • Marcus Volk says:

            Et cet article date de 2010…

  10. Frank says:

    Les Américains ordinaires sont de plus en plus méfiants des titans technologiques et de leur impact dans le monde. Il y a un sentiment d’être au-dessus des lois des simples mortels et la silicon valley est saturée par d’immenses richesses qui graissent les rouages ​​du pouvoir.
    Après tout, les nouvelles que Facebook gourou Mark Zuckerberg et certains de ses plus proches copains ont formé un groupe militant politique, y’a de quoi être inquiet et de se méfier du lobbying. Big Tech pourrait bientôt se joindre à Big Pharma et Big Oil. Depuis que les espions de l’Amérique sont heureux d’accéder aux données de géants tels que Google, Microsoft, Yahoo, Facebook et YouTube, les promesses de la liberté de l’information et de l’interdépendance de l’industrie technologique ressemblent beaucoup à une grosse entourloupe. Tu as raison de poser la question des libertés civiles face à cette nouvelle élite qui commence à conquérir le monde sans aucun scrupule et main dans la main avec les gouvernements. Je ne veux pas jeter la pierre aux usagers de facebook mais l’utiliser c’est aller contre les droits élémentaires des citoyens et faire le jeu du pouvoir.

  11. Bonjour,je passe par hasard sur « votre » blog et j’avoue ne as être déçu …J’ai moi aussi mis un billet sur ce sujet il y a peu sur un de mes blogs et j’ai été surpris par les réactions de certains contacts qui trouvent celà « normal » ,personnelement, çà me fait peur : C’est une atteinte à la liberté de penser et d’exprimer cette pensée ,ses idées
    A bientôt
    F.

  12. Matt says:

    Cory Doctorow a écrit un très bon article sur le sujet : « You should care about privacy because privacy isn’t secrecy. I know what you do in the toilet, but that doesn’t mean you don’t want to close the door when you go in the stall.  »
    Ce qui revient à ce que tu as dit. Rien à cacher n’est pas la même chose que tout montrer

quelque chose à dire