L’impossible dimanche

écrit par murielle

Marek Hlasko a publié à l’âge de 20 ans son premier recueil de nouvelles en 1954 en Pologne. Il a été fêté comme le  James Dean ( littéraire ) polonais pendant un temps, jusqu’à ses démêlés avec le régime communiste.

L’impossible dimanche (le huitième jour de la semaine) a été interdit par les autorités polonaises.  Je l’ai lu il y a peu sur la recommandation de mon amie Linda et j’essaie de comprendre rétrospectivement pourquoi elle l’a aimé. C’est un très beau livre , mais le monde est plein de beaux livres.

L’histoire commence avec un couple – Agnieska et Pietrek – errant autour de Varsovie et essayant de trouver un endroit pour faire l’amour. Agnieska ne veut pas du parc , non pas parce qu’elle ne veut pas être surprise par un promeneur, mais à cause de cette distinction entre espace public et espace privé, et combien il est triste d’avoir à faire quelque chose en public qui appartient au privé.

Ils essaient l’appart d’Agnieska  mais il y a toujours sa mère hystérique ou son frère alcoolique, ou parfois son père épuisé par le labeur prenant un bain tiède.

Structurellement , le livre est un peu raté – le point culminant émotionnel arrive si soudainement et se termine si vite que c’est un peu comme se faire agresser par un dispositif littéraire. Et il y a une certaine quantité de mélodrame immature, où les conversations sont terminées avec des lignes comme : « Vous avez un pistolet. Tuez-moi , tuez- Mère , tuez qui vous voulez ».

Mais l’étude de ce moment particulier, quand on est dans les limbes, l’interminable errance, l’aliénation, est finement dessinée, et intensément jeune, c’est une description formidable de ce que c’est d’être jeune. Que l’on vive sous le joug du communisme ou pas. Vous pouvez le lire comme une histoire d’amour , mais c’est plus qu’une histoire d’amour contrarié.

Le « plus » c’est le portrait de l’individu dans l’État, broyé et emprisonné. Cette histoire est racontée par hypothèse, allégoriquement, mais aussi comme le docu éclairé d’une expérience vécue.

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Le manque d’intimité , sous le totalitarisme est pire que l’absence de liberté de la dissidence. C’est le manque d’espace privé physique, l’impossibilité d’ une vie intérieure. Il ne s’agit plus de surveillance, mais d’avilissement : une partie de la création de l’identité repose sur sa capacité à garder des lieux et des moments sacrés.

Ce roman était, naturellement , profondément critique de la vie sous le communisme, mais il a aussi des choses poignantes et aimantes à dire sur la vie à Varsovie et sa poésie nihiliste. Tout cela a été perdu lorsque Hlasko s’est exilé, la beauté ainsi que la misère.

« Je quitte ce pays. Ici, on ne peut être qu’un ivrogne ou un héros. »

Il m’a laissé avec un optimisme peut-être pervers, dans la façon dont il a souligné l’universalité de l’anomie. Je prends plaisir à blâmer la société de consommation pour les questions qui n’ont pas de réponses : l’individualisme, et ce que nous avons-nous perdu. Ce sont des questions que tous ceux qui n’ont pas la foi se posent. Peut-être que la consommation, la concurrence et la compétition n’ont pas de sens, mais elles ne sont pas la cause de cette agitation.

Hlasko est mort en Allemagne de l’Ouest, à l’âge de 35 ans. Le critique Jerzy Kosinksi dit qu’il est mort « d’une overdose de solitude et pas assez d’amour ». C’était une overdose de somnifères, mais vous comprenez ce qu’il veut dire.

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Un autre de ses romans La Belle Jeunesse est aussi traduit en français. Lisez le.

Il ne vaut la peine d’écrire des livres que si on a franchi la dernière frontière de la honte ; l’écriture est quelque chose de bien plus intime que le lit, pour moi en tout cas.

 

Comments: 7

  1. Laurent says:

    Et c’est ainsi que j’apprends un nouveau mot: anomie.
    :-)
    merci

  2. Nathalie says:

    J;ai envie de le lire. C’est rare que tu parles de romans qui ne soient pas anglo-saxons.

  3. Fred says:

    Murielle, est-ce que tu connais Adam Zagajewski,? Il a écrit sur les années 60 et 70 en Pologne « Dans une autre beauté » . Je pense que tu aimerais.

  4. Fred says:

    Il y a aussi Sławomir Mrożek, qui vient juste de mourir. « L’éléphant ». Ce sont des fables complètement absurdes sur le totalitarisme.

  5. C’est bien vrai ce que tu dis dans cet article sur cet écrivain polonais mort prématurément. En le lisant je me suis rappelé du film « La vie des autres ». Ne pas avoir d’íntimité, d’espace propre c’est une autre manière de mourir. Notre malmenée société de consommation a des choses à critiquer, mais je pense que la liberté (la liberté individuelle, il n’y a pas d’autre) est toujours une valeur. Bon weekend.

    • Audrey says:

      C’est le film auquel je pensais! Impossible de retrouver le titre. Je n’ai pas lu le livre mais j’ai l’impression finalement que cette époque n’est pas si révolue puisque l’espionnage (avec Prisn, google, etc.) est toujours d’actualité finalement.

  6. Et bien voilà un « nouvel » auteur à découvrir. (Donc une grande ville du sud est plutôt anomique, si j’en crois la définition du mot).

quelque chose à dire