Paul (part 3)

Dans les premiers stades d’une relation – ce que j’appelle « la partie miroir aux alouettes » – deux personnes vont uniquement afficher la part attrayante de leur caractère.  » Vous aimez Dostoïevski ? Wow! Moi aussi! » Le lien, ainsi noué, sera basé sur la vie fictive que ces deux personnages ont inventée. Amis et famille seront informés que la recherche de « l’autre » est terminée. Nous pouvons tous arriver à ce point assez facilement, mais le vrai défi vient ensuite.

Les compromis entrainent les contraintes, les masques tombent, la personne réelle commence à se manifester et tout devient insupportable. Elle veut faire la vaisselle au fur à mesure, pour ne pas que les résidus aient une chance de se dessécher, alors que je veux laisser tremper les plats et tout faire après Homeland. On veut aller au ciné mais on n’est jamais d’accord sur le choix du film. Elle veut bouger les meubles de place, repeindre la chambre, acheter des coussins pour le canapé, alors que tout est parfait comme ça. Les meubles sont à l’endroit exact où ils devraient être; chaque coté de la bibliothèque est parfaitement perpendiculaire aux lames du plancher, les coussins sont des nids à acariens et je ne veux pas poser ma tête là où quelqu’un aura mis ses fesses ou ses pieds.

En terme de clichés de comédie, il y a aussi ce moment où deux personnes se sentent suffisamment à l’aise pour enfin faire un pet en présence de l’autre. Curieusement, c’est considéré comme une bonne chose, on est suffisamment bien ensemble pour se laisser aller aux manifestations naturelles du corps, alors que cela signale le début de la fin. Depuis le sommet de la perfection potentielle, vous descendez jusqu’à « aller aux toilettes avec la porte ouverte », vous passez par « le sexe routinier » et terminez par « les silences au petit déjeuner ». Je voudrais un mariage qui dure 40 ans, sans jamais soupçonner que ma partenaire est allée aux toilettes. Je voudrais une vie de couple sans jamais entendre le bruit de la chasse d’eau.

Je me relis (la dernière ligne en particulier), et ma conclusion est : « Ce gars a vraiment besoin d’une petite amie ! » Sûrement, aucune relation ne peut être aussi difficile que de vivre avec mon propre perfectionnisme ? Si je rencontre la femme de mes rêves, est-ce si grave qu’elle change l’organisation de nos CDs par genre et non par ordre alphabétique? Que mon classement des livres par couleur soit bouleversé? Pourrais-je lui laisser mélanger les couverts dans notre tiroir ? Bien sûr, je ne suis pas un imbécile, je sais que ce n’est pas si important. En la laissant entrer dans ma vie, je vais lui donner le contrôle de mon bonheur. Ses humeurs et réactions vont dicter mon comportement. Il n’y aura pas de juste milieu, la joie sera dans l’abandon.

Je sais que personne n’est heureux tout le temps. Mais j’ai appris que le malheur peut être plus facile à traiter si vous savez que vous en êtes responsable, et donc responsable pour le modifier. C’est dans ma nature de me concentrer sur les détails négatifs de sorte qu’ils peuvent être fixés. Le problème est que j’oublie parfois de profiter de la vie dans le même temps, trop occupé à rechercher la prochaine chose à améliorer. Autant je veux une tasse de thé le matin, et tout ce qui va avec (sécurité, contentement, un sucre et un nuage de lait), autant j’ai peur que mon désir de rendre quelqu’un parfaitement heureux sera une poursuite impossible et la cause de malheur.

Je n’arrive pas à secouer ce sentiment que le seul résultat inévitable d’une relation amoureuse est que je vais voir ses faiblesses et qu’elle va voir les miennes. Je vais perdre le respect de l’autre et me retrouver enfermé dans un avenir sans amour. Ai-je raison ? Bien sûr que non. Puis-je changer ? Je l’espère sincèrement parce que, là, en l’état,  je suis perdant. Je veux un jour marcher main dans la main avec une femme dont je serai fou amoureux, tout en évitant les lignes du trottoir.