Paul (part 2)

écrit par murielle

Ma dernière histoire a pris fin en 2005, j’ai décidé alors de faire une pause. Il n’y a aucune raison, j’ai pensé, de ne pas être complètement heureux seul. Au début, je prenais un plaisir intense à rentrer  à la maison pour constater que tout était exactement là où je l’avais laissé, qu’il restait le même volume de lait depuis que je m’étais servi ce matin et que je pouvais regarder ce que je voulais à la télévision. La nouveauté a maintenant définitivement disparu et l’herbe de l’autre côté de la barrière est beaucoup plus verte, façon HD.

Je ne me suis pas réveillé avec une tasse de thé près du lit depuis huit ans. Ça semble une si petite chose mais c’est l’une des mille choses qui me manquent dans une relation, quelqu’un pour prendre soin de moi. J’ai passé ma vie d’adulte à faire les choses comme je les veux et tout ce que je veux maintenant, c’est quelqu’un pour qui je vais abandonner mes habitudes.

Quand vous regardez dans les yeux de la personne que vous aimez, c’est facile d’oublier qu’il y a quelque chose d’autre dans le monde en dehors de l’émotion que vous éprouvez l’un pour l’autre. Pourquoi, alors, je veux la pousser par la fenêtre cinq minutes plus tard pour s’être servi du sucre avec une cuillère à café mouillée ? Est-ce que je ne lui ai pas déjà dit mille fois que le sucre qui durcit dans le sucrier me rend fou ?  Bien sûr qu’elle le sait… si elle le fait c’est parce qu’elle me déteste. Et moi aussi je la déteste. Comment ai-je pu être aussi aveugle? Puis, au moment où je vais charger tête baissée dans sa direction, elle se moque gentiment de moi – et je me rappele pourquoi je l’aime – et tout le cycle épuisant recommence.

Mais si l’amour véritable est difficile, alors celui d’un soir a peu d’attrait pour un perfectionniste comme moi. Dans ma tête, j’ai une liste soigneusement classée, avec les choses que je fais bien en haut de page, et ce que je fais mal en bas. Environ à deux tiers de la page, entre « cuisiner les tomates farcies » et « poser du carrelage », il y a « faire passer à une femme la nuit de sa vie ». Mes amis ne peuvent pas croire le temps passé sans avoir eu de relations sexuelles. Je le vois plutôt comme aller au cinéma; bien sûr que c’est amusant et agréable mais si on ne le fait pas tout le temps c’est probablement parce qu’il y a beaucoup plus de choses importantes à faire avant.

Au cours des dernières années, j’ai rencontré des femmes qui m’ont fait penser qu’il était peut-être temps de mettre fin à mon isolement auto-imposé. Des instants que j’ai eu avec des étrangères qui ont marché devant moi, une échange de regards dans l’allée d’un magasin qui me font imaginer un avenir commun et me rappellent toutes les choses qui me manquent. Croyez-moi, les vacances à l’étranger, les dimanches paresseux et les sorties en forêt sont tous beaucoup moins amusants tout seul.

Les choses ne sont jamais allées aussi loin, j’ai toujours trouvé une raison de renverser la vision idéalisée que j’ai créée. Si elles sont jolies, je me dis que je suis superficiel. Si elles sont drôles, je me demande si elles sont plus drôles que moi. Elles vont peut-être appeler ou texter trop souvent et je vais me sentir harcelé, ou elles ne le feront pas et je vais me convaincre qu’elles me méprisent. Un simple SMS « jespère que tu es OK », va m’envoyer dans une spirale de vision apocalyptique d’une vie sans apostrophes et points d’interrogation.

D’autre part, est-ce que je veux quelqu’un comme moi ? Une perfectionniste aussi querelleuse, seulement avec des seins et moins de poils sur le corps ? Absolument pas, elle me rendra fou. Sam Keen dit que « nous venons à aimer non pas une personne parfaite, mais en voyant une personne imparfaite parfaitement ».  Super… Je peux arrêter de chercher la femme parfaite et simplement me convaincre que n’importe qui est réellement parfait. Facile, non?

 

(à suivre)

Comments: 14

  1. Emilie G says:

    Bonjour. Je ne connais pas Sam Kenn mais je pense comme lui. Pour Paul, je suis pessimiste. Il veut changer mais il semble vraiment souffrir de ses TOC.

  2. Etre célibataire a un certain confort, tu gardes tes habitudes sans prise de tete. Paul a du mal à rennoncer aux siens, en meme temps etre seul est affreux par moments.
    Va t il changer ? J’attends la suite :)

    • C’est le paradoxe et le dilemme essentiel entre le confort de la solitude et l’ennui qui en découle quelques fois…

    • On ne change pas, pas vraiment. Le souci avc Paul c’est que même célibataire il se prend la tête.

  3. Fred says:

    Par pitié, ne termine pas cette histoire par une fin où il se marie et a beaucoup d’enfants. A la réflexion, ce n’est pas ton style.

    • Ha! Depuis quand une histoire d’ammour se finirait bien ;-)

  4. Nathalie says:

    J’aime. ça faisait longtemps que tu n’avais pas écrit de nouvelles.

  5. Pauvre Paul. Il est malheureux seul ou accompagné. Son problème est plus difficile à résoudre que la quadrature du cercle. Il n’a pas mûri. On verra comment tu t’en sors :-)

    • Son problème est plus difficile à résoudre que la quadrature du cercle.
      c’est exactement ça!

  6. burntoast says:

    Pour Paul, la date de fin de validité va arriver subitement.
    Proust était aussi difficile et toujours déçu : «Toujours déçu comme je l’avais été en présence des lieux et des êtres, je sentais bien que la déception du voyage, la déception de l’amour, n’étaient pas des déceptions différentes». Mais lui en a fait un livre.

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