Hara ga hette wa ikusa wa dekinu

Les quelques jours derniers passés à être malade m’ont donné des envies. Vous savez, ces envies d’aliments qui ne figurent pas automatiquement dans notre alimentation quotidienne mais qui à un moment donné, pour une raison quelconque, deviennent une quasi obsession.

Donc ces jours derniers, j’ai eu envie de sang ; je voulais un morceau de chair rouge et sanguinolente. Ce qui est impensable pour une végétarienne. J’avais aussi envie de banane, qui est à mes yeux le fruit le plus dégueu avec le kiwi. Non, ne cherchez pas le lien entre ces deux aliments, ne cherchez pas non plus la figure de style ; il n’y en a pas…

Bref, ce désir pour les nourritures terrestres, m’a amené à penser aux romans qui leur donnent la part belle. Il y a des romans qui donnent envie d’aimer et il y a des romans qui donnent envie de manger.

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Andrea Camilleri rend hommage à la cuisine sicilienne grâce à son personnage principal. Combien de pages dans lesquelles le commissaire Montalbano évoque ses repas, donnant envie au lecteur de partager sa table.

Sa domestique Adelina lui avait laissé au frigo un véritable délice : la sauce coralline, faite d’oeufs de langouste et d’oursins, pour accommoder les spaghettis. Il mit l’eau sur le feu et, en attendant, il appela son ami Nicolo Zito, journaliste à Reteliber […] L’eau bouillait, il jeta les pâtes. Le téléphone sonna, il eut une seconde d’hésitation, ne sachant pas s’il devait répondre ou pas. Il redoutait un long coup de fil qu’il ne pourrait peut-être pas facilement écourter et qui mettrait en péril le point de cuisson précis des pâtes. ce serait une catastrophe de gaspiller la sauce Coralline avec un plat de pâtes trop cuites. Il décida de ne pas répondre. de surcoît, pour éviter que la sonnerie ne perturbe la sérénité d’esprit indispensable pour déguster sa petite sauce, il débrancha la prise.

Il y a Paris est une fête bien sûr. Hemingway est peut-être le meilleur écrivain sur la nourriture. Son mémoire posthume de Paris dans les années 20 déborde d’une imagerie alimentaire fantastique et de descriptions cristallines de cafés, bars et brasseries. Hemingway est un écrivain perpétuellement au courant du contenu de son ventre et son verre, il invente même le terme “hunger-thinking”, notant que « la faim est une bonne discipline et vous apprenez d’elle.

Pendant que je mangeais mes huitres au fort goût de marée, avec une légère saveur métallique que le vin blanc frais emportait, ne laissant que l’odeur de la mer et une savoureuse sensation sur la langue, et pendant que je buvais le liquide frais de chaque coquille et savourais ensuite le goût vif du vin, je cessai de me sentir vidé et commençai à être heureux et à dresser des plans. […]
La bière était fraîche et merveilleuse à boire. Les pommes à l’huile étaient fermes et bien marinées et l’huile d’olive était exquise. Je moulus du poivre noir sur les pommes de terre et trempai le pain dans l’huile d’olive. Après la première grande rasade de bière, je bus et mangeai très lentement. Quand j’eus fait un sort aux pommes à l’huile, j’en demandai une nouvelle portion, avec du cervelas. C’était une sorte de grosse saucisse de Francfort, lourde et coupée en deux dans le sens de la longueur, assaisonnée avec une sauce spéciale à la moutarde. Je sauçai mon pain dans l’huile et l’assaisonnement pour n’en rien laisser et je bus lentement la bière jusqu’à ce qu’elle commençât à perdre de sa fraîcheur et je vidai alors ma chope et commandai undemi et observai comment on le tirait. Il semblait plus frais que le distingué et j’en bus la moitié. 

Mark Kurlansky est surtout connu pour ses livres documentaires sur le Pays-Basquela morue, le sel, ou la biographie de Clarence Birdseye, l’inventeur des aliments congelés. Ce n’est donc peut-être pas si surprenant que Edible divisé en 16 chapitres vaguement connectés, parle de nourriture. A travers des portraits finement ciselés, il montre combien ce que nous mangeons est au centre de tout ce que nous faisons. C’est un des meilleurs « food-porn » littéraire ainsi qu’une source de connaissances savantes dans les habitudes alimentaires américaines – de la soupe de poisson d’Alaska au Thanksgiving végétalien, de ce qu’on mange dans les stades de baseball et la façon de cuisiner le boudin cajun.

Pour offrir un contre-point à l’éloge de la nourriture, il faut du Bukowski et son meilleur roman (autobiographique) Souvenirs d’un pas grand-chose (quand le titre original est un formidablement ambigu jeu de mots : Ham on Rye). Parce qu’ici la nourriture met en colère. Elle est une barrière au plaisir, la marque du statut social et financier et l’appareil utilisé pour projeter sa colère envers la famille et la société. Si les repas ne sont pas fréquents, il y a un frottement palpable et fascinant lorsque les tables sont dressées. La puissance de la description de Bukowski est sa non-célébration de la nourriture, forgée par l’agacement plutôt que par la romance.

La modèle T, nous la prenions pour aller nous promener les dimanches où grand-mère ne venait pas nous voir. Mes parents aimaient beaucoup les orangeraies : toujours en fleur ou alors pleines d’oranges, c’était sur des kilomètres et des kilomètres qu’elles s’étendaient. Mes parents emportaient un panier pour le pique-nique et un coffre en fer. Dans le coffre en fer il y avait des boîtes de jus de fruits congelés posées sur de la glace pilée et, dans le panier à pique- nique, des sandwiches au salami, au leberwurst et aux saucisses, des chips, des bananes et du soda. Ce dernier passait et repassait sans arrêt du panier au coffre en métal. Il gelait très rapidement et après, il fallait le refaire fondre. 

Enfin, Herman Koch nous montre qu’un repas peut tout changer voire même vous couper l’appétit. C’est simple, dans Le dîner, la preuve est dans le pudding : c’est un roman sombre et délicieux entre la satire sociale et le thriller psychologique pour les gourmets.