Avril, la pluie et quelques livres

écrit par murielle

La pluie a recommencé à tomber ce soir, pendant ma promenade nocturne. Et telle Jane Eyre, « j’étais mouillée par une pluie continuelle et pénétrante ».
Il y a quelques mois, les eaux ont débordé de leur cours. Ici et là-bas, elles ont fait des incursions dans les champs, sur les routes et dans les maisons.

Il y a des livres sauvés des eaux qui ont trouvé une place sur des radiateurs depuis plusieurs semaines. Des livres empilés à la hâte dans les chambres au premier étage, des livres lourds d’humidité qui sècheront avec les pages froissées, marquées des inondations de 2014.

Certains de ces livres ont commencé leur vie avec l’eau : après tout la littérature a, pendant des siècles, courtisé la pluie. Les Contes de Canterbury, qui est la première grande épopée de la vie quotidienne anglaise, débutent avec les douces averses d’Avril qui baignent la terre. Cette première pluie est celle séduisante, sensuelle qui en perçant la terre, trouve son chemin dans tous les corps, dans les « veines » des plantes et des gens.

Si les écrivains méditerranéens ont trouvé leur climat chaud et sec propice à des romans d’amour, les anglo-saxons n’ont pas méjugé le potentiel érotique de la pluie. Les choses de l’amour deviennent beaucoup plus humides que les averses bénignes d’Avril. Le soleil fournit le plus souvent la littérature une source de chaleur, la lumière et le bonheur éclatant. Mais comme dans la vie, la pluie est probablement plus omniprésente. Elle est plus dramatique, elle est la bruine légère et puis l’inondation, la rébellion et la colère;  tel le « torrent qui monte en vagues lourdes et pleines. » (Jane Eyre)

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Même Le Songe d’une nuit d’été, si souvent choisi par les metteurs en scène pour les chaudes soirées théâtrales dans les parcs, ne promet en rien un doux divertissement. L’imagerie de cet été n’est pas celle d’une chaleur presque enivrante mais celle confusément humide. La querelle entre Titania et Oberon s’est échappée pour devenir une perturbation atmosphérique, perceptible dans le vent, le froid et l’humidité de l’air. Le temps était mauvais en 1594 et les deux étés qui ont suivi ont connu les inondations. Ce que dit Titania ne fut jamais plus à propos que lors des premières représentations

Aussi les vents, qui nous faisaient entendre en vain leur murmure, comme pour se venger, ont pompé de la mer des vapeurs contagieuses, qui, venant à tomber sur les campagnes, ont tellement enflé d’orgueil de misérables rivières qu’elles ont surmonté leurs bords. […] Aussi la lune, cette souveraine des flots, pâle de courroux, inonde l’air d’humides vapeurs, qui font pleuvoir les maladies catarrhales.

Le désordre cosmique dans les comédies de Shakespeare est une affaire reconnaissable, quotidienne et pratique; dans les tragédies, il est terrifiant.

Soufflez, vents, jusqu’à ce que vos joues en crèvent. Ouragans, cataractes, versez vos torrents jusqu’à ce que vous ayez inondé nos clochers, noyé leurs coqs! Feux sulfureux, rapides comme la pensée, bruyants avant-coureurs des coups de foudre qui brisent les chênes, venez roussir mes cheveux blancs. Et toi, tonnerre, qui ébranles tout, aplatis le globe du monde, brise tous les moules de la nature, disperse d’un seul coup tous les germes qui produisent l’homme ingrat! 

(Le Roi Lear)

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La peur de la pluie est partout. Même Robinson Crusoé est préoccupé par les orages et la pluie. Être naufragé c’est se former rapidement à l’art de construire un abri qui protège de l’eau.

Je m’aperçus que le ciel s’obscurcissait et se couvrait de nuages comme s’il allait pleuvoir ; bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d’une demi-heure un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout à coup d’écume, les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent : bref ce fut une affreuse tempête […] et il commença à pleuvoir abondamment. […] Cette pluie excessive m’obligea à un nouveau travail, c’est-à-dire à pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation.

Lorsqu’il quitte son île, il ne garde avec lui que trois souvenirs. L’un est le perroquet qui a été son compagnon, les deux autres sont le parapluie et son chapeau. Ces abris portables sont les emblèmes de Robinson. Ils sont les travaux de la main de l’homme et une réflexion de son ingéniosité dans la lutte contre l’eau.

L’histoire de pluie que j’aime le plus, est une nouvelle d’Hemingway, Le chat sous la pluie. C’est une histoire très courte et pourtant elle est riche et complexe. Un jeune couple d’américains est en vacances, cloîtrés malheureux dans une chambre d’hôtel quasi claustrophobique. Dehors, il pleut.

Les artistes aimaient la forme de ces palmiers, et les couleurs éclatantes des hôtels qui donnent sur le jardin et sur la mer. Les Italiens venaient de loin voir le Monument aux Morts. Il était en bronze et luisait sous la pluie. Il pleuvait. L’eau gouttait des palmiers et les flaques se formaient dans les allées de gravier. La mer roulait tout le long de la plage, puis se retirait pour revenir se briser sur le sable derrière le rideau de pluie. […] L’Américaine, debout devant la vitre, regardait au dehors. Dans le jardin, juste sous leur fenêtre, un chat était tapi, sous l’une des tables vertes, dégoulinante de pluie.

Il y a de la sensualité dans cette nouvelle. La pluie est à la fois érotique et poignante. La femme veut tirer ses cheveux en arrière et les avoir bien lisses avec un gros chignon dans le cou qu’elle puisse sentir. Elle veut un minet sur les genoux qui ronronne quand elle le caresse. Le chat sous la pluie nous parle de l’intimité et de l’isolement, de la tristesse et du désir. La pluie est la toile de fond, un symbole omniprésent qui nous mène au cœur de l’histoire, mais aussi la retient.

Il est tard, j’ai laissé une fenêtre ouverte pour entendre la pluie dans la rue et sur la gouttière du bâtiment d’en face. J’imagine alors la pluie comme une énorme purification. Elle détient le potentiel d’un nouveau départ dans un monde transformé. Et réalise le rêve des hygiénistes fous: elle lave le ciel et nettoie les rues jusqu’à les faire briller.

 

Comments: 16

  1. Audrey says:

    J’ai du mal à trouver des qualités romantiques à la pluie. Je comprends que tu puisses aimer mais je préfère une histoire sous le soleil.

    • « Il me semble que la misère. Serait moins pénible au soleil. »

  2. Laurent says:

    Ce n’est pas la première fois que tu me donnes envie de lire Shakespeare. Il est temps que je m’y mette.

    • Oui alors. Surtout que c’est tout de même assez facile à lire. Et amusant. Au pire regarde les adaptions de Kenneth Brannagh qui lui sont très fidèles.

  3. Amaya says:

    Merci beaucoup pour ce magnifique billet !!! J’aime beaucoup ton ressenti sur la pluie , son pouvoir érotique et la façon dont tu en parles au travers de tes lectures .
    Et quand tu écris : « Elle détient le potentiel d’un nouveau départ dans un monde transformé » , je repense à la légende d’Olofin , aux dernières scènes du film « Guantanamera » , … merci

    http://youtu.be/LIO9zJLQ5Ys

    • Merci beaucoup pour le compliment. Merci aussi d’avoir posté sur Guantanamera Olofin. Je ne connaissais absolument pas le film et je suis encore en train de le chercher pour le voir. :-)

  4. Un texte très littérairement documenté sur la pluie, dans lequel on eusse pu ajouter les nombreuses références de Virginia Woolf à l’eau.

    • J’ai totalement oublié Virginia Woolf. Une erreur de ma part et une bon rappel de la tienne

  5. Fred says:

    Je pense comme toi que la pluie a un potentiel sensuel beaucoup plus grand que la chaleur ou le soleil. Il y a quelque chose d’évident dans la chaleur, alors que les plus belles scènes de baisers dans le cinéma se passent sous la pluie. Après tout, les orages sont chargés d’électricité comme dans les relations amoureuses. Je n’ai pas de romans en tête mais plusieurs films où tout est plus dramatique ou chargé de sens sous la pluie.
    Spiderman et son baiser à l’envers? Sous la pluie.
    Raison et Sentiments? Sous la pluie.
    Blade Runner? Sous la pluie.
    Le dernier des Mohicans? Sous la pluie.
    American Beauty? Sous la pluie.
    Angel heart? Sous la pluie.
    Road to Perdition? Sous la pluie
    Seven? Sous la pluie
    Presque tous les films de John Cusack? Sous la pluie :-)
    Dancing in the rain? Sous la pluie ;-)

    « I only wanted to see you underneath the purple rain. Purple rain, purple rain »

    • Les films de John Cusack. :-) Ouais c’est presque vrai.

  6. Fred says:

    Et pour les fleurs bleues
    4 mariages et un enterrement? Scène finale sous la pluie

  7. Peyo says:

    Bonsoir Murielle. As-tu lu les nouvelles de Douglas Coupland, « La vie après dieu »? Il y une histoire sur la pluie qui va dans ton sens. Il parle de la pluie comme d’une couverture, de quelque chose qui protège alors que le soleil est trop violent.
    Je pense que c’est lié à la musique. La pluie est une musique, elle a un son, des sonorités alors que le soleil n’en a pas. Il y a quelque chose d’angoissant dans le silence du soleil.

    • Je n’ai pas lu mais je vais le faire. Merci pour la recommandation. Et le fait que la pluie a une musique que le soleil n’a pas est pas mal comme suggestion.

  8. Benoit says:

    Rappelle-toi Barbara
    Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
    Et tu marchais souriante
    Épanouie ravie ruisselante
    Sous la pluie
    Rappelle-toi Barbara
    Il pleuvait sans cesse sur Brest
    Et je t’ai croisée rue de Siam
    Tu souriais
    Et moi je souriais de même
    Rappelle-toi Barbara
    Toi que je ne connaissais pas
    Toi qui ne me connaissais pas
    Rappelle-toi
    Rappelle-toi quand même jour-là
    N’oublie pas
    Un homme sous un porche s’abritait
    Et il a crié ton nom
    Barbara
    Et tu as couru vers lui sous la pluie
    Ruisselante ravie épanouie
    Et tu t’es jetée dans ses bras
    Rappelle-toi cela Barbara
    Et ne m’en veux pas si je te tutoie
    Je dis tu à tous ceux que j’aime
    Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
    Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
    Même si je ne les connais pas
    Rappelle-toi Barbara
    N’oublie pas
    Cette pluie sage et heureuse
    Sur ton visage heureux
    Sur cette ville heureuse
    Cette pluie sur la mer
    Sur l’arsenal
    Sur le bateau d’Ouessant

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