Maxime

écrit par murielle

Je suis entré à l’hôpital avec des symptômes, j’en sors avec un diagnostic – quelque chose proche d’une sentence. Je me souviens des questions qui ont suivi l’annonce du neurologue. « Êtes-vous accompagné? Qu’allez vous faire aujourd’hui? »  Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai pensé que je pouvais sortir de son bureau sans rien dire. Je me suis levé, j’ai serré sa main et suis parti.

Tous ces changements bizarres que j’avais mis sur le compte du stress, le surmenage, ma sciatique, et toutes sortes d’autres choses se mettent soudainement en place. Et en même temps, le reste de ma vie devient flou désordonné. Après avoir lu tellement de fois les clichés sur les gens qui restent figés, sans voix après un diagnostic, c’était maintenant à mon tour de rester silencieux comme choqué.

Trois mots du médecin ont tourné une théorie en une réalité en l’espace de quelques minutes. J’ai ressenti l’incrédulité, la colère, le désespoir, la colère, la solitude et l’envie de vomir. Et pas un mot n’est sorti de ma bouche.

Je marche dans le couloir, j’arrive sur le parking. Je cherche l’arrêt de bus. Je suis dans le brouillard malgré ma volonté de penser logiquement. Je comprends que je vais mourir. Je veux dire, j’ai toujours su que j’allais mourir, mais maintenant je comprends que je vais mourir, et il y a une réelle différence entre les deux.

Sum Moribundus. Je suis destiné à mourir. C’est ma seule certitude. Putain, même choqué il faut que je pense à la philo. Heidegger à la rescousse. J’ai besoin du confort de la sagesse. Comme si mon cerveau malade se raccrochait à des certitudes et des connaissances. C’est un dilemme inhabituel mais réel, mon cerveau intime à mon corps de me laisser tomber mais je veux garder le contrôle, je veux garder le pouvoir des mots. Je veux conserver encore la pensée.

En théorie, le dire aux autres devrait être facile. Nous sommes tous obsédés par la santé. Il y a les magazines, les boîtes de vitamines et les conseils télé/radio pour le prouver. Mais les attitudes face à la maladie sont différentes des attitudes face à la santé.

En fait, ce sont rarement des attitudes – juste une série de préjugés et de peurs. Vous savez le genre : si vous êtes malade, soit vous faites tout pour aller mieux soit vous mourrez. Bref, vous êtes malade ou vous ne l’êtes pas. Et surtout, si vous êtes malade, vous devez ressembler à un malade. Pour qu’on puisse vous plaindre à défaut de vous aider. Voire vous fuir.

Le problème, bien sûr, est que la maladie n’est pas si simple. Pour commencer, elle est notoirement imprévisible. Elle est récurrente et les symptômes vont et viennent. Elle diffère aussi remarquablement entre les individus, et au fil du temps. Enfin, elle n’est pas visible, je n’ai pas encore développé les symptômes. Je ne suis pas dans un fauteuil, je n’ai pas de canne, je peux bouger sans trop de problèmes. Je fais partie des malades invisibles, ceux dont on peut ignorer la démarche parfois maladroite, ou le comportement fébrile. Et le mettre sur le compte de la fatigue.

J’ai 35 ans, je suis malade et ma vie ne sera plus la même. Je le sais. Sum Moribundus. Je vais mourir mais pas encore. D’abord je vais vivre. Faire des choix. Et commencer par le dire ou pas.

Comments: 12

  1. Fred says:

    Le recours à la philosophie comme un moyen de se protéger, une stratégie de coping. C’est la meilleure façon de comprendre ce qui arrive et de l’affronter.

  2. LO says:

    J’aime… enfin, façon de parler.

  3. Nathalie says:

    Oui. J’aime aussi même si ce n’est pas le bon mot.

  4. Laurent says:

    Une nouvelle qui invite à la réflexion. C’est la philosophie sous toutes ses formes, religion, culture, politique, théologie, qui n’est rien de plus qu’une rage contre la mort. Comme Nietzsche le souligne, nous ne sommes rien, que des animaux intelligents qui pensent qu’ils ont inventé la connaissance.

  5. Audrey says:

    C’est émouvant. Moi ce qui me touche c’est qu’il se demande à qui il va dire qu’il est malade. Je vois ça comme un coming out. D’autant plus que si c’est quelque chose qu’on peut cacher. Dire à quelqu’un qu’on a une maladie sérieuse est une très grosse marque de confiance mais aussi une énorme pression pour celui qui va recevoir cette nouvelle. Je me suis déjà posée la question. Si je souffrais de quelque chose de grave, est-ce que je le dirais et à qui?

  6. Mag says:

    I enjoyed reading that… but I’m not sure how to phrase it without it reading oddly sinister.

  7. Peyo says:

    Une histoire forte avec une vision de la maladie qui fait battre le coeur plus fort.

  8. burntoasr4460 says:

    Heidegger avait des amis – qu’il n’a jamais renié – qui ont fait mourir une grande quantité de personnes, au motif que ce n’était pas des personnes, mais des « stucks », des « morceaux ».
    Jankelevitch, un autre philosophe, appelait les amis d’Heidegger, des « cannibales ».
    Il faudrait peut-être mieux lire, « La Philosophie comme manière de vivre » de Pierre Hadot, ou « Les consolations de la philosophie », du philosophe humoriste Alain de Botton.
    Mais, bien sûr, il n’y a pas de recette face à la maladie.

    • Nathalie says:

      Sur ces conseils, je viens de commander le livre de Pierre Hadot. Après avoir parcouru sa bio sur internet j’ai eu envie d’en savoir plus sur ses pensées. Amazon me dit que j’aurais ce livre dès Mardi :-)

  9. Antonio says:

    La maladie est un déguisement de la mortalité, la santé est un autre beaucoup moins affreux. Maxime ne peut plus se cacher ce fait (la mortalité), si escamoté dans notre société. Afronter et, éventuellement, assumer cette réalité est toujours dur, surtout quand on a un concept fort restrictif de la vie.

  10. Pierre says:

    Avoir recours à la philosophie dans des moments dramatiques , mettre des mots et des idées sur des sensations est une bonne façon de gérer. La raison et ensuite l’action.

  11. Je suis allée moi aussi faire un tour sur Amazon aujourd’hui pour commander « La philosophie comme manière de vivre ». Comme une façon de se prouver que tout a déjà été vécu et dit.

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