Ce que je pense vraiment

Malgré des efforts intenses pour l’éviter, je vois parfois des gens. Parfois, même je rencontre des personnes pour la première fois. Et cette situation désagréable est aggravée par l’absence d’étiquette universelle. Serrer la main ou faire la bise? Une fois? Deux fois? Un simple geste de la tête? Je n’embrasse pas toujours les membres de ma famille et rarement les amis. Le mieux est de garder ses distances.

Mais ce n’est pas comme si je pouvais le faire en silence. Il faut accompagner ces gestes semi-paralytiques et incertains avec des affirmations “je n’ai pas l’habitude de faire la bise” ou des questionnements “on se fait la bise?”. Ne rien dire ou faire va être mal accepté. Les britanniques et leur réserve délicieuse me conviennent merveilleusement ; “how do you do” pour les relations sociales et professionnelle. Un simple hug pour les proches, effleurement léger pour marquer son affection ou une ébauche de flirt. Le baiser sur les joues sera lui le premier pas vers l’intime.

“How do you do” comme parole phatique, employée pour graisser les rouages sociaux, pour prendre la place d’un geste, phrase non-agressive, prête à respecter les mœurs contemporaines. “How do you do” comme moyen de permettre aux centres primaires de son cerveau de vérifier si l’interlocuteur vient en ami et tenter ensuite l’essai d’un sourire. Plus important encore, elle empêche le baiser en faveur d’une poignée de main, parce qu’il est difficile de parler tout en s’approchant tout près, trop près. Et d’éviter ainsi le choc olfactif d’un parfum trop fort ou du tabac froid.

Quant à “de rien” en réponse à un remerciement, c’est un mot littéralement vide de sens. Le dire c’est assurer à son interlocuteur que j’ai reçu son expression de gratitude, et que le pacte social minimum provoqué par la demande et l’octroi de l’avantage est maintenant terminé. Cela laisse les deux parties satisfaites, heureuses et désireuses de prendre part à des interactions semblables à l’avenir. Ou pas.

Et conjurer pendant quelques secondes de plus l’effondrement de la civilisation, qui est, après tout, la seule chose dont on soit certain.