Nove sed non nova

L’amour peut changer le monde. Je sais que cela peut sembler banal, mais c’est vrai. Si suffisamment de personnes se rassemblent pour montrer leur amour, les choses peuvent vraiment changer. De toute évidence par «choses», je veux dire « une grille de 2,4 m sur un pont », et par « changer » je veux dire « cadenasser, menaçant ainsi la vie de centaines de personnes », mais vous m’avez compris. Après avoir déplacé des montagnes, maintenant l’amour équarrit les ponts.

La nouvelle que le Pont des Arts à Paris a finalement commencé à céder sous la pression de milliers de cadenas n’est pas tout à fait surprenante. Depuis cinq ans, les couples du monde entier ont afflué vers le pont afin de fixer un cadenas aux rambardes, puis jeter la clé dans la Seine. C’est beau. Le cadenas comme symbole de leur amour. La clé symbolisant leur attitude à l’égard d’une responsabilité sociale.

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Mais les grands gestes romantiques comme ça, c’est pas vraiment mon truc. Le potentiel pour le désastre est trop grand. Après tout, quelqu’un a dû être la goutte qui a fait déborder le vase. Je me plais à imaginer que le dernier cadenas à être mis sur les Ponts des Arts appartenait à un couple qui se rendait à Paris ensemble. Ils se sont peut-être fiancés ce jour-là.

« Chérie, » dit l’homme après un repas aux chandelles, « nous devrions marquer cette soirée enchantée pour toujours. » Ils trouvent un vendeur de cadenas – ravi de s’en mettre plein les poches en vendant une fortune un truc en acier et plastique qui coûte 1 euro à Casto. Ils écrivent leurs initiales sur le cadenas. Ils marchent sur le pont main dans la main, oublieux de tout, sauf de leur amour l’un pour l’autre. L’homme s’agenouille et accroche délicatement le verrou dans la grille. Il se tourne vers l’amour de sa vie. « Chérie, je … » il commence avant qu’il ne soit interrompu par un bruit de craquement terrifiant. Leur cadenas a brisé l’un des ponts les plus célèbres dans le monde. C’est leur faute.
De retour à leur hôtel, effrayés par cet effondrement symbolique, ils rompent. Et mourront seuls.

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Je suppose que c’est ce qui s’est passé. Parce que c’est exactement ce qu’il adviendrait si jamais j’avais essayé de placer un verrou sur quelque chose à défaut de quelqu’un. Les gestes qui confondent romance et possessivité sont source de mauvais karma. “Nous sommes deux parties d’un même tout » peut se traduire par “Ne me quitte jamais sinon je vais découper ton corps et le garder dans mon frigo”.

Cynique moi? Je vois dans ces cadenas d’amour des tentatives désespérées de rendre permanent un accouplement temporaire. Que ce soit sur le Pont des Arts – ou le Millenium Bridge à Londres ou les autres ponts qui sont peu à peu rattrapés par les cadenas romantiques – mon premier réflexe est de penser: “Je me demande combien de ces couples sont en fait toujours ensemble? » Statistiquement, ils ne doivent pas être beaucoup. Combien de personnes dans le monde se sentent idiotes du fait de la présence d’un cadenas gravé Gudrun et Henrike alors que Gudrun a quitté Henrike depuis qu’un thérapeute l’a identifié comme la principale raison de son alcoolisme chronique? Probablement plus que vous n’osez le croire.

Qui plus est, si le pont est d’une bonne longueur, les cadenas peuvent devenir fastidieux pour l’observateur. Pendant les premiers mètres, il peut être amusant de s’arrêter et de lire les inscriptions sur les serrures. Puis, la nouveauté commence peu à peu à s’estomper. « Oui, oui j’ai compris, vous êtes heureux ensemble, woo woo ». À la fin du pont, vous détestez l’amour.

Voilà ce que font les couples qui mettent des cadenas, il font détester l’amour.

Je ne veux pas nier aux couples la possibilité de marquer leur amour, mais, tant d’un point de vue émotionnel que structurel, il est clair que le cadenas n’est plus la voie à suivre. Pourquoi au lieu d’attacher un cadenas à un pont, ils ne tentent pas de tatouer le visage de l’être aimé sur leur dos. Ils se sentiraient probablement tout aussi stupides à ce sujet dans les années à venir, mais au moins les autre seraient en mesure de se balader sur des ponts magnifiques sans ces horreurs métalliques qui gâchent la vue et l’humeur.

C’était quand même mieux avant…

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