Le facteur

écrit par murielle

Vous seriez surpris de voir l’image de votre vie qui se forme après quelques mois à vous apporter le courrier. Je fais semblant de ne pas remarquer les demandes finales des impôts, les recommandés de la banque, les innombrables paquets de Zalando ou les catalogues. Je les dépose chaque matin dans votre boîte à lettre. Il est évident que vous vivez au dessus de vos moyens. Parfois je vous croise dans l’entrée, je vous souris et vous souhaite une bonne journée.

Bien sûr, vous n’êtes pas tous dépensiers, et cela aussi, se reflète dans votre courrier – vous ne recevez pas grand chose, quelques cartes postales l’été et vous comme moi en sommes heureux. Vous regardez mon trolley, en me disant, « c’est un progrès ». Je souris mais ne dis rien. Où est le travail que je faisais auparavant? Fini les discussions qui durent plus de 5 secondes, pas de seconde livraison, plus aucun temps pour les clients solitaires, âgés ou handicapés.

Après trente ans, j’ai vu les rues anciennes se moderniser, des maisons être vendues et des nouvelles résidences pousser comme des champignons. J’ai délivré les cartes de vœux dans ces moments qui changent la vie;  déménagement, aménagement de nouveaux occupants, mariage, et décès. Et le monde continue de tourner. J’ai fêté avec vous la naissance du petit dernier, j’ai pris l’habitude de chanter ou siffloter quand je passe dans votre rue et je vous fais sourire. Je vous ai même convaincu de joindre mon club de randonnée.

Commencer à l’aube, soulever des sacs lourds, avoir mal au dos, faire ma tournée malgré le mauvais temps, le verglas, la monotonie – tout cela n’est rien. La pire chose dans mon travail est la communauté canine. Un chien avec des dents a du potentiel. La trinité du maître irresponsable, du chien susceptible et de la porte ouverte rend le cœur battant plus rapidement, avec pour conséquence les urgences, les antibiotiques et une nouvelle cicatrice.

Le temps passe, je suis de plus en plus surchargé, les conditions de travail se dégradent et je me demande combien de temps je peux faire face aux exigences physiques et morales. Qu’est-ce qui vient en premier ? Un remplacement de la hanche ou un divorce ? J’ai connu les deux. Personne ne veut d’un partenaire qui s’endort à la minute où il s’assoit. Mais je ne me suis jamais demandé s’il était trop tard pour un changement. Je fais partie de la vie de cette ville, j’en porte sa mémoire et j’aime ses habitants.

Comments: 3

  1. Nathalie says:

    c’est un joli portrait

  2. Autrefois les lettres, qu’on écrivait tous les jours, servaient à donner des nouvelles familiales et locales et à garder le contact. Les moyens de communiquer ont changé (en bien et en mal). Si internet et le téléphone (et moyens associés) disparaissaient, les lettres reviendraient.

    • oh que je regrette le temps des lettres. Et combien je regrette aussi celles que j’ai perdues dans mes déménagements.

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