Journaliste de guerre

J’aurais voulu parler d’amour, de soleil ou de musique, de choses qui donnent du baume au cœur, mais l’actualité en a décidé autrement.

L’Etat Islamique (EI) a diffusé mardi 19 août 2014 une vidéo mettant en scène la décapitation de James Foley, journaliste indépendant de 40 ans, porté disparu depuis Novembre 2012 en Syrie.

Quelle que soit votre position sur le visionnage ou pas de la vidéo, la propagande est maintenant de loin, l’arme la moins chère et la plus facile pour la guerre. C’est la bataille des cœurs et des esprits, et elle fait rage à travers la planète. Malheureusement, sa matière première est la vraie souffrance et la mort réelle. Des gens tuent non seulement parce qu’ils aiment ça, mais aussi pour obtenir de la « bonne publicité » pour leurs causes.

C’est parfait pour recruter d’autres « combattants » précisément parce que le mal et le nihilisme, la possibilité d’être un sauvage et un barbare, est source de schisme. Elle attire encore plus les recrues potentielles et horrifie tous les autres. Elle accentue les tensions et elle assure la division.

Un facteur puissant dans la guerre de propagande est que la politique et les média ne sont pas objectifs – ils ne savent ou ne peuvent pas l’être. La manière dont le contenu de ce film a été médiatisé était hautement prévisible, inévitable même. L’exécution brutale d’un journaliste américain au nom du califat a été mise en scène et son perpétrateur n’aura rien à redire sur la façon dont l’Occident aura traité cette actualité.

Le Huffington Post rappelle que les actes d’Isis sont loin d’être des cas rares et isolés. Ces gars-là sont tellement dans la violence que les journalistes nous rappellent constamment que même Al-Qaida a rompu avec eux – comme si le jugement d’Al-Qaïda avait maintenant une certaine valeur…

La violence est partout, mais la vérité c’est que l’histoire de la fin terrible de Foley est, entre autres choses, une histoire d’homme. Une histoire qui va nous pousser à aimer le héros et ses vicissitudes et/ou s’identifier à sa famille digne et droite jusqu’au bout. Ce n’est pas que nous, les consommateurs de média occidentaux, ne sommes pas perturbés ou horrifiés lorsque nous voyons les souffrances d’autres peuples, mais il est tellement plus facile d’avoir de l’empathie pour quelqu’un plus « proche » de nous.

C’est pourquoi cette propagande est précieuse pour les djihadistes et ses supporters. Parce qu’elle leur permet, de formuler – plus ou moins ouvertement – des excuses pour ceux qui commettent ces crimes. Parce qu’elle leur permet de nous accuser de pleurer des larmes de crocodile pour les misères du monde quand nous ne soucions en fait que des « nôtres ».

C’est cette apparente simplicité de l’histoire qui la rend dangereuse, alors que pour des millions de personnes dans le monde, rien n’est simple, même pas cette vidéo; opportunité parfaite pour dénoncer tout ce qui ne va pas avec l’Islam et faire l’apologie à peine déguisée de ses ennemis.

Poster des photos et des vidéos sur les réseaux sociaux pour exposer la cruauté et la crudité du terrorisme ne suffit pas pour le vaincre. Prouver que l’autre est un sauvage n’est pas la même chose que prouver que nous sommes le contraire d’un sauvage. Dénoncer le mal ne prouve en rien que nous représentons le bien.

Comme tant d’autres conflits actuels, la crise en Syrie s’est construite au fil des décennies, alimentée par des institutions déficientes et corrompues, par la discrimination et l’exclusion, le déni des droits humains, économiques et sociaux, la répression de la société civile et des libertés publiques.

C’est ce que voulait montrer James Foley, en choisissant le métier de journaliste de guerre. Il voulait traduire l’histoire de la souffrance des Syriens, parce qu’il avait compris que nous avons besoin – que les média d’ici ont besoin – de traducteurs.