Quiconque exerce ce métier stupide…

écrit par murielle

mérite tout ce qui lui arrive

J’ai deux amours : les livres et les films. Et la musique. Et le gingembre. Ce n’est pas original, je sais. Mais dans ce cas ça tombe bien. C’est donc avec beaucoup d’envie que je me suis plongée dans le dernier Christophe Donner puisque ses sujets sont Claude Berri, Maurice Pialat et Jean-Pierre Rassam.

quiconque-exerce-ce-metierComment ne pas vouloir en savoir encore plus sur eux? Si on aime les films de Claude Berri (dont le merveilleux L’un reste, l’autre part), si on lit la touchante Nathalie Rheims et si on suit la carrière de Thomas Langmann, on ne peut que vouloir lire les petites histoires qui font l’histoire du cinéma.

Comment ne pas être touchée par l’amour paternel et filial et par les histoires d’amour qui finissent douloureusement, avec le suicide d’une ex-femme et d’un fils pour l’un et le suicide d’une fiancée enceinte pour l’autre.

Mais ici ce sont les débuts qui sont racontés. Les trois hommes ne sont pas encore grand chose – même si Berri a décroché un Oscar pour son court-métrage “Le Poulet.

C’est surtout l’histoire d’un homme mort d’avoir volé trop près du soleil, Jean-Pierre Rassam.

On suit sur une quinzaine d’années, une partie de l’histoire du cinéma français, faite de rencontres décisives, de dialogues brutaux, de moments cruels et de scènes formidables — où il est question de films, d’argent, de femmes, de conquêtes et de drogues.

Le roman commence avec le suicide de Raoul Levy (producteur de Et Dieu… créa la femme, En cas de malheur, La Vérité), d’une balle dans le bas-ventre.

Le 31 décembre 1966, à cinq heures et demie de l’après-midi, le producteur de cinéma Raoul Lévy frappe à la porte de l’appartement d’Isabelle Pons, au no 38 de la Résidence du Casino, à Saint-Tropez.  » [ … ]« La décharge de chevrotines lui a arraché le bas-ventre, il y a du sang partout.

Ce premier chapitre comme une prédiction. Une mort violente comme l’augure de ce que seront les prochaines années dans la vie des trois hommes, dans le cinéma, en France et dans le monde.

jean-pierre-rassam

Il y a Jean-Pierre Rassam, une vingtaine d’années, fils fantasque d’un diplomate libanais. Enfant gâté à qui on ne refuse rien, il a les moyens de prendre ses rêves pour des réalités. Il aime les jolies filles, avec une affection particulière pour la ravissante Annie Chardon. Il aime le jeu, le poker, les paris fous, et les drogues. Il aime, prend et jouit de tout, lui qui a peut-être souffert de son enfance en pension

Le fait de m’envoyer dans cette pension de cinglés, de tortionnaires, de fascistes, ce nid de pétainistes qui ne rêvent que de casser du bougnoule

Mais il aime surtout sa sœur Anne-Marie…

Jean-Pierre et Anne-Marie s’embrassent, c’est le baiser des grands moments, le baiser électrique, celui qu’ils ne pratiquent plus que dans les grandes occasions, les grands malheurs, les grands bonheurs, le baiser au goût de l’enfance, de l’adolescence, de leur péché, de leur secret.

Il y a ensuite Claude Berri. Un peu timide, un peu pitoyable, mal à l’aise, le cheveu rare, plus âgé que Rassam. Et bientôt amoureux – puis époux – d’Anne-Marie.

CLAUDE BERRI

Enfin il y a l’aîné, Maurice Pialat.

Berri a tout de suite aimé Pialat, comme un enfant s’installe aux pieds d’une idole. De neuf ans son aîné, Pialat s’en est d’abord amusé, et petit à petit il a pris goût à cette relation, il a aimé taquiner son disciple, le gronder, l’humilier, jusqu’à ne plus pouvoir se passer de torturer sa proie.

Ils se sont rencontrés chez les Trintignant et ce qui plaît à Berri c’est combien Pialat ressemble à son père. Un père très tendre, colérique et frappeur, que Berri adore au-delà de tout. Pialat vivra longtemps avec la sœur de Claude Berri, Arlette Langmann.

La cause est entendue; tous les hommes de génie ont un sale caractère, et c’est la fréquentation de ces êtres difficiles qu’il recherche.

Ce qui pourrait être uniquement des histoires de coucheries, de jalousies et de rivalités constitue ici le terreau de la création artistique. Ce sont des hommes passionnés par l’art, le cinéma mais aussi par rongés par des conflits internes, des colères qui ne s’apaiseront jamais.

Souffrance, plaisir et créativité sont ici inséparables. Tout est combat dans leur vie. Se battant d’abord entre eux – jusqu’à ce que le trio d’amis deviennent ennemis – ils se battront ensuite contre les autres.

Rassam contre Berri :

Ta gueule ! Le nom de Godard ne devrait même pas sortir de ta bouche ! Moi, je produis les films de Godard ! Des films intelligents qui emmerdent tout le monde avec leur intelligence. Des films difficiles à faire, oui, difficiles à faire comprendre, aussi. La difficulté, mon gars, ça ne me fait pas peur ! Je produirai Pialat, Rohmer, Bresson, Garrel, tous les difficiles intelligents.

Rassam contre Pialat :

Le film est à deux doigts d’exploser en vol, pour mille raisons, trois cents prétextes, Pialat exerçant une sorte de chantage au suicide cinématographique permanent : on tourne ça ou j’arrête tout ! Et du coup, les acteurs, les techniciens n’ont plus qu’une envie : que ça finisse. La complicité entre Rassam et Pialat ne survit pas à l’épreuve. Le producteur n’accepte plus les caprices de ce réalisateur, il veut lui envoyer des types pour lui casser la gueule.

Et de ne pouvoir s’empêcher de penser aux frasques des décennies plus tard,de Thomas Langmann, le fils de l’un, le neveu de l’autre, et lui aussi producteur entier, trop entier.

Il y a également de grands noms qui gravitent autour d’eux :  Jean Yanne, Macha Méril, Nicolas Seydoux, Marcel Bleustein-Blanchet, Les Charlots, Marco Ferreri, Godard, Orson Welles (l’auteur du titre), Daniel Toscan du Plantier, Alain Poiré, et bien d’autres.

ferreri-et-rassam

 

Puis il y a l’Histoire, la grande histoire. Les années se suivent et apportent leur lot d’évènements sanglants qui changeront le paysage cinématographique et donneront des velléités révolutionnaires plus personnelles à Rassam.

1968 :

Où on apprend au passage, que Rassam avait « acheté » la moitié du jury du festival de Cannes… en vain car les événements de mai ont tout fichu en l’air.

Dès l’ouverture du festival, le vendredi 10 mai, une pétition est lancée par quelques cinéastes qui demandent son annulation. Appel qui passe à peu près inaperçu.

— Des frustrés, s’amuse Rassam sur le pont de son yacht.

Tout bascule pendant le week-end, avec cette mémorable nuit d’émeutes au Quartier latin.

[ …]

A Cannes, en revanche on a tout compris : la révolution est en marche, et il faut agir, choisir son camp.

Le Printemps de Prague et l’invasion de la Tchécoslovaquie par les Russes :

Jean-Pierre appelle Truffaut au téléphone. Il lui annonce la nouvelle catastrophique et exaltante, et lui demande s’il peut venir avec lui pour aller chercher les enfants de Milos Forman à Prague.

En Octobre1969, Godard et Rassam rencontrent Abou Hassan, chef de la branche militaire du Fatah dans les camps d’entraînement palestinien.

Le 5 septembre 1972 c’est la prise d’otages aux Jeux Olympiques de Munich suivi quelques jours plus tard par l’opération Colère de Dieu. Enfin, le 13 septembre 1972, le père de Rassam meurt dans un accident de voiture suspect.

C’est un attentat lié à la prise d’otages de Munich. Rassam accuse le Mossad, Golda Meir, la CIA ou les barbouzes de l’Etat UDR, tous complices.

Avec la mort de son père, la folie des défis alimentée par l’usage immodéré des drogues, ne connaît plus de limite.

Il ne tient plus en place, repris par cette sorte d’euphorie tragique qu’il a connue après le suicide d’Annie, mais à la puissance dix. Ce n’est même plus par ambition qu’il veut produire des films, ou par défi, c’est pour franchir des limites, tromper la mort.

Il veut acheter La Gaumont et régner sur le cinéma. Il n’arrivera pas à ses fins. Ce sera sa dernière partie de poker. La mégalomanie, l’inconscience et l’égarement prendront le dessus, pour le mener cruellement à la déchéance et au suicide à l’âge de 43 ans.

«Où finit le cinéma commence la vie», est le titre d’une émission télévisée à laquelle sera invité Berri. Ici, vie et cinéma n’ont jamais été autant mêlés, pour leur plus grand malheur.

Mais quel bonheur ce roman! L’écriture est juste, incisive, tirée au cordeau, rythmée. On ne sait plus ce qui imaginé de ce qui est vrai. Les failles, les paroles et les non-dits, les coups portés et reçus, les silences, les triomphes et les échecs de ces hommes se lisent comme une tragédie grecque, puissance 3 .

Comments: 7

  1. Fred says:

    Un livre pour les cinéphiles qui donne vraiment envie. Toutes les critiques y compris la tienne sont positives.

  2. Nathalie says:

    Je l’ai acheté hier matin mais je ne l’ai pas commencé. Je m’en suis tenu au résumé et au fait que ça parle de Berri. Comme toi j’aime beaucoup cet homme et toutes les histoires qui l’ont entouré. Sa vie était un roman et je suis sûre que c’est bien.

  3. Benoit says:

    Je l’ai lu et je l’ai trouvé bien mais ne connaissant pas bien les liens qui les unissaient je l’ai trouvé parfois un peu brouillé

  4. Marie-Claire says:

    Critique très assurée d’un livre que j’ai adoré. Je vois que c’est pour un magazine culturel. Félicitations. J’espère que tu seras publiée et payée dans plusieurs autres magazines parce que tu écris très bien. J’étais tombée sur ton blog par hasard après une recherche et depuis je te suis et te lis sans jamais rien manquer. Tu as beaucoup de talent!

    • Merci, merci et merci. Je rêve d’un travail payé à lire et écrire. Je suis prête à lire même des choses que je n’aime pas!!

  5. Etant un cinéphile, le dessous des cartes de ces années la m’intéresse, mais j’attendrai le poche.
    Les « films intelligents » de Godard, un bon moment de rigolade.
    Pour qui a vu comme moi « Made in USA » ou la camera filme pendant 15 minutes, montre en main, un magnétophone d’ou sort une voix qui lit un texte pseudo révolutionnaire en vogue dans les années 60/70, c’est assez poilant.
    Dans la salle il y avait trois personnes : moi, un type qui ronflait très fort, et un autre qui puait des pieds.
    Un grand moment d’intelligence… :) :)

    • Oui. En ce qui me concerne je pense qu’on a accordé beaucoup trop d’importance à Godard. Il faut toujours brûler ceux que les autres adorent

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