Building Stories

La dernière BD de Chris Ware, Building Stories, vient dans une boîte en carton, comme Les Malchanceux de BS Johnson ou comme une boîte de monopoly. A l’intérieur il y a 14 livres, brochures, poster de différentes tailles. Chacun de ces seuls ouvrages peut – en théorie – être lu dans n’importe quel ordre.

Mais tous les ouvrages travaillent ensemble dans une combinaison formidable pour représenter, de façon riche et multiforme, la vie – surtout malheureuse – des habitants d’un même immeuble à Chicago. La boîte de Ware n’est donc pas un gadget, mais une sorte de proxy. Comme le bâtiment délabré au cœur de son histoire, il est un référentiel de la misère, la solitude et l’incompréhension.

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Au rez-de-chaussée du bâtiment habite la vieille dame qui en est la propriétaire. Elle l’a hérité de ses parents, au moment où son célibat, qui aurait pu être seulement temporaire, s’est calcifié en permanence. Elle a aussi connu les tragédies que d’autres ne font que craindre.

Au-dessus de son logement, il y a un jeune couple. Il travaille la nuit, certainement pour éviter sa petite amie, dont le gain de poids le répulse. C’est un homme vil, ses insultes étouffées suintant à travers les planchers trop minces du bâtiment. Mais sa petite amie, qui facilite son comportement immonde, est piégée dans une salle d’attente de l’espoir futile (chaque week-end, elle espère, est celui où il va commencer à être gentil de nouveau). Quand il lui dit qu’il déteste son pantalon ou sa jupe, elle se trémousse docilement pour les enlever, comme si en jetant ses vêtements, elle se débarrassera aussi de sa misère.

À l’étage supérieur, l’appartement est loué par une jeune étudiante en Art, célibataire (bien qu’elle soit jeune et seule dans certains livres, et pas si jeune et pas si seule dans d’autres)  C’est avec cette femme, qui a perdu sa jambe gauche sous le genou quand elle était enfant, que vous voyez où est se porte l’intérêt de Ware.

Et quand elle manque dans l’un des livres, le désir de la retrouver se fait sentir.

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Enfin, il y a Branford la meilleure abeille au monde, un personnage de bande dessinée inventée par notre héroïne. Branford offre un écho facile pour digérer les grands thèmes du livre, qui fait face à la dérision, le doute de soi, et la crainte d’être « une limace impure et dégoûtante qui pense trop à féconder la reine ».

Son histoire est clairement redevable à la bande dessinée traditionnelle, mais imprègne encore Ware avec ce doute existentiel invalidant.

La marque de Ware sont ses images minuscules et rigides, limitant ses personnages tout autant que leurs salles de bains trop petites et leurs vies amoureuses étouffantes. Mais dans ce cas, ils nous poussent à aller aux fenêtres. Building Stories est un ouvrage si intime que le lire nous rend voyeur. Comme le disait Claudel : « Rien de plus triste que notre fenêtre rectangulaire ».

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Des vies sont grandes ouvertes, les moments privés que l’on ne voit jamais sont mis soigneusement en lumière. De l’inondation des toilettes qui pousse son titulaire un crise existentielle. Une femme tente, et échoue à rentrer dans son jean. Une autre femme insère un tampon. Les dessins de Ware, tout en points et cercles, ont des visages rudimentaires – et pourtant l’émotion est présente. C’est étonnant, cette économie.

Encore plus habile, il va parfois utiliser une autre partie du corps pour faire le travail d’un froncement des sourcils, une grimace, ou une paire de lèvres bien serrées.

 

Les fesses d’une femme qui se dandine, énormes dans un pantalon rouge serré, raconte l’histoire de la colère réprimée; un pénis flasque – oui, vraiment – articule en quelque sorte toutes les pressions qui pèsent sur un homme d’âge mûr.

Quant à l’immeuble, il souligne constamment le thème du livre: l’écart entre ce que les gens espèrent, et ce qu’ils obtiennent. Le poète Philip Larkin parlait de la maison qui commençait comme « une tentative joyeuse de maitriser les choses, puis qui se dessèche ». Larkin pouvait le voir dans les images au mur et la vaisselle. Ware, lui, voit tout ceci dans un rideau de douche en plastique et un fauteuil couleur moutarde.

Jamais auparavant un tel livre aux couleurs vives a été si triste.

C’est un ouvrage magnifique avec ses défauts. Sur le plan pratique – hum – on a du mal à lire l’écriture miniature de Ware, et je suis sûre qu’il y a un meilleur ordre dans lequel lire ses sections, même si l’éditeur prétend le contraire.

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Mais c’est une belle réussite. À l’époque du Kindle, et de toutes les choses plus jetables, Chris Ware a certainement fait non seulement une déclaration d’amour puissante au papier mais aussi à la forme. Building Stories fait ce qu’un roman traditionnel ne peut pas faire et ce qu’aucune BD n’a réussi jusqu’ici.

Pas étonnant, alors, que l’ouverture de cette boîte pour la première fois vous fait vous sentir comme un enfant à Noël. Elle est une chose qu’il faut chérir, une boîte à délices.

 

4 Comments

des choses à dire

Super critique de ce livre. Ça donne vraiment envie de le lire. J’attendrai juste que ce soit un peu moins cher (même si l’objet le vaut) pour le lire.

Oui je suis entièrement d’accord très bonne critique d’une BD, ce qui n’est pas facile à faire. il y a de la recherche et du temps passé à expliquer un ouvrage.

quelque chose à dire

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