Richie

Written by murielle

Ni roman ni biographie, Richie de Raphaëlle Bacqué est une histoire vraie qui se lit de bout en bout sans aucune pause, parce que l’histoire de cet homme, finalement méconnu du grand public, est passionnante.

C’est un album photo avec de longues légendes. Des portraits d’hommes puissants, d’ombre et de lumière qui passent dans la vie de Richard Descoings.

Ce sont Les marches du pouvoir et Les nuits fauves en un seul livre. Un roman ? Une biographie ? Quelque chose entre les deux. C’est un album photos avec de longues légendes… et sans photos.

Richie ou comment raconter un homme et sa trajectoire des bancs de Sciences Po en tant qu’étudiant puis directeur  jusqu’à sa mort une nuit d’Avril dans un hôtel de New York.

 

richie-raphelle-bacqueL’histoire : C’est ainsi que ses étudiants le surnommaient, scandant ce prénom, brandissant sa photo, comme s’il s’agissait d’une rock star ou d’un gourou. Le soir de sa mort énigmatique dans un hôtel de New-York, une foule de jeunes gens se retrouva, une bougie à la main, devant le temple de la nomenklatura française, Sciences Po. Quelques jours plus tard, le visage mélancolique de Richard Descoings couvrait la façade de l’église Saint-Sulpice. Sur le parvis, politiques,  grands patrons et professeurs défilèrent silencieusement, comme si l’on enterrait un roi secret. Au premier rang, l’épouse et le compagnon pleurèrent ensemble sa disparition.

Après des années d’enquête, Raphaëlle Bacqué nous livre ce destin balzacien : l’ascension vertigineuse au cœur de la vie politique française d’un fils de bonne famille, amateur de transgression. Un de ces hommes qui traversent leur temps et le transforment. Il a fait de Sciences Po le vivier de tous les pouvoirs. Distribuant à l’élite des cours rémunérés, faisant de son conseil d’administration une pièce maîtresse de l’échiquier politique, le Tout Paris l’adorait. Mais il a aussi ouvert les amphithéâtres aux élèves des banlieues. Envoyé ses étudiants dans les universités les plus prestigieuses du monde. Changé la vie de milliers de jeunes gens. Tout juste s’interrogeait-on sur ce directeur homosexuel, pourtant marié à une femme dont il avait fait sa principale adjointe.

C’est agaçant les média quand ils parlent d’un livre. Il faut toujours qu’ils choisissent les feuilles qui vont faire parler, celles des escapades sexuelles et des nuits blanches poudrées. Et pourtant si le sexe fait vendre, il est loin d’être la clé du roman. Certes l’homme aimait les jeunes gens et les rencontres éphémères sous les lumières d’une boîte de nuit. Substances aidant, les corps et âmes se dénudent et se désinhibent.. Paris la nuit est une fête dont on ne veut pas sonner la fin.

Mais la vie de Richard Descoings est beaucoup plus passionnante qu’une page gossip sur les oiseaux de nuit. Elle est une partie de l’histoire d’une institution – Sciences Po – elle montre les rouages de la politique, du bureau du Président de la République au Conseil d’État. Elle est faite d’amitiés, de trahisons, de cercles pas si secrets, de failles psychologiques et d’amour. Parce que comme toujours dans la vie et dans les livres, on en revient à l’amour. Celui qui a manqué à celui qui n’est pas satisfait.

Descoings était loin d’être un saint mais il avait quelque chose proche de la fibre sociale grâce à ses années étudiantes.

« Lors de la première rentrée de la promotion, le ministre des Affaires sociales, Pierre Bérégovoy, est venu engager les futurs énarques à s’intéresser de plus près à leurs concitoyens. La gauche a renoncé à nationaliser l’économie mais elle n’a pas abandonné l’ambition de changer les mentalités […]. Chaque année, c’est la même chose. Les premiers du classement de sortie de l’ENA choisissent l’Inspection des finances, la Cour des comptes, le Conseil d’Etat. L’Éducation Nationale et les Affaires sociales sont pour les derniers. »

Et c’est pour ça que ce livre est intéressant. Parce qu’il nous mène dans les méandres du pouvoir, et dans ce que nous soupçonnons tous : il y a quelque chose de pourri dans le royaumes des hauts fonctionnaires.

On apprend à chaque page. On revit la genèse d’AIDES. La maladie jamais nommée et cachée aux malades. L’incompréhension et la souffrance des proches face à la bureaucratie médicale qui se tait et qui par son silence, condamne.

« Autour de lui, rares sont ceux qui savent la somme de mensonges et de dénis que Defert a dû affronter en l’accompagnant dans les hôpitaux. Pendant des mois, les deux hommes sont restés dans l’ignorance de la vérité, jusqu’à ce que Daniel découvre, inscrit sur le registre de l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière où Foucault venait de vivre ses derniers instants, « Cause du décès : sida ». Quelques jours avant la mort du philosophe, alors que Daniel Defert posait encore la question au médecin, celui-ci lui avait répondu : « Mais s’il avait le sida, je vous aurais examiné ! » Et cette réponse lui avait paru d’une logique si implacable qu’il n’a compris qu’ensuite le scandale qu’elle recouvrait : des médecins pouvaient donc sciemment mentir à leur patient et exposer son compagnon à un risque de contamination par peur sociale devant une maladie taboue.

Defert est un ancien de la Gauche prolétarienne, dont il a gardé l’intellectualisme sans la rhétorique léniniste. Avec Foucault, il a combattu les conditions d’incarcération dans les prisons, l’enfermement des hôpitaux psychiatriques et l’humiliation réservée aux travailleurs immigrés. Autant dire qu’il appartient à un univers presque totalement ignoré de Richard. »

Cette plongée dans la lutte politique et sociale le marquera pour le reste de sa vie et se reflétera dans ses décisions quand il devient directeur de Sciences Po.

Descoing décide ainsi un projet de discrimination positive en ouvrant son école aux lycéens venus des ZEP et en changeant les critères de sélection.

« A gauche, l’ancien conseiller de François Mitterrand, Jacques Attali, assure ainsi que le programme voulu par Sciences Po « fait des élèves des ZEP des étrangers sur le sol français  […] La présidente de la Société des agrégés, Geneviève Zehringer, présente les élèves de ZEP comme des « boat people ». Sur France Culture, Alain Finkielkraut évoque « des barbares que l’empire aurait décidé de romaniser ».

On peut lire les noms de ceux qui furent pour ou contre. On voit les coups bas, les esquives et les uppercuts. On voit les victoires sur KO. Et on souffre avec et pour.

Il se mettra en quatre pour aider tout étudiant en difficulté, que ce soit financièrement ou psychologiquement. Il suscitera l’admiration et le rejet. On comprend encore mieux que tout n’est que question de réseaux, les franc-maçons, les gays et les autres.

« Entre eux, les hauts fonctionnaires appellent les Affaires étrangères « le Gay d’Orsay » et les juges du Palais-Royal « le Conseil des tatas ». Mais à force d’être moqués, les homos du Conseil ont fini par former de petites coteries pudiques, pratiquant de prudentes formes de soutien. »

Tout au long de son existence on comprend que Descoings ne sera jamais satisfait, partagé entre l’hédonisme presque morbide et sa volonté de presque « normalité » .

Comment peut-il se sentir si seul quand il est entouré de l’amour d’un compagnon et d’une épouse fidèles, aimants et compréhensifs? On dit de ces gens qu’ils ont tout pour eux, l’amour, la gloire, la réussite, l’argent et pourtant il est des failles qui ne peuvent être comblées. On le dit bi-polaire. Sans doute. Ses sautes d’humeurs devenues légendaires, ses pulsions suicidaires, ses provocations et ses moments de vide émotionnel sont épuisants. Pour son entourage et pour lui même.

« Daemon est Deus inversus ». Dieu et diable, les deux visages d’une même âme.

Des mois plus tard, le premier homme que j’interrogeai me répéta presque la même chose. C’était un conseiller d’Etat compassé, un de ces hiérarques qui masquent leurs secrets derrière un costume sans fantaisie. « Richard… Vous voulez en dire du mal ou du bien ? Parce qu’il y a matière à en faire un démon ou un saint, vous savez !

 

Raphaëlle Bacqué a réussi à donner à un nom lu dans les journaux une vie beaucoup plus passionnante que ce que beaucoup ont cherché à taire ou déguiser. Il est des secrets que son entourage voulait cacher. Je suis pour ma part contente que la journaliste ait décidé de les livrer. Parce qu’il n’y a rien de honteux dans la vie d’un homme.

Parce que celui que beaucoup considérait comme un demi-dieu, méritait qu’on lui rende son humanité.

Comments: 2

  1. Burntoast4460 says:

    Il a quand même beaucoup joué avec sa santé personnelle. C’était connu avant même que les journaux en parlent. Un côté Michel Foucault.

  2. Fred says:

    J’aime bien ta conclusion. Le mec était loin d’être parfait; il a pris des risques dans sa vie personnelle et professionnelle mais il en a assumé la plupart. C’est le coté idôle des jeunes qui est plus gênante. Il avait un besoin d’amour et de reconnaissance qui ne s’est jamais arrêté.

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