Patricia Higsmith et Carol

Written by murielle

Le Festival de Cannes bat son plein, et les paris sont ouverts. Les critiques de films ont leur favori, et les lambda comme vous et moi ne peuvent s’appuyer que sur leurs connaissances cinématographiques, ressentis ou envies.

En ce qui me concerne, le choix est fait. Ce sera Carol. Évidemment ce sera Carol. Tout d’abord parce qu’un film qui s’inspire d’un roman de Patricia Highsmith est déjà gagnant. Ensuite parce que Todd Haynes qui a déjà mis en scène une magnifique et dramatique histoire de femme Loin du Paradis est un réalisateur qui sait filmer les femmes. Puis parce qu’il y a Cate Blanchett.

carol_filmDonc Carol. Patricia Highsmith était très amoureuse de beaucoup de femmes – « plus de fois que les rats ont des orgasmes« , pour reprendre une de ses propres comparaisons des plus inquiétantes. Elle a ainsi pillé les objets de son désir dans ses romans et nouvelles. Pas un regard, pas un geste féminin ou une faiblesse de l’une de ses amoureuses n’a jamais été perdu, mais seulement une fois – et spectaculairement – a-t-elle écrit ouvertement sur le lesbianisme.

Ce fut son deuxième roman, d’abord publié comme Le prix du sel en 1952, sous le pseudonyme de Claire Morgan. Highsmith, à peine âgée de 30ans, peut-être surprise par le succès de son premier roman L’Inconnu du Nord-Express lui conférant une célébrité instantanée avec le film Hitchcock (un an plus tard), avait de bonnes raisons d’être nerveuse à propos de la réception de ce roman. Elle ajoutera même un post-scriptum au roman des années plus tard parlant des années sombres où les bars gays étaient des endroits honteux.

L’histoire:

Dans le New York des années 1950, Thérèse,  jeune employée d’un grand magasin de Manhattan, fait la connaissance d’une cliente distinguée, Carol, femme séduisante, prisonnière d’un mariage peu heureux. À l’étincelle de la première rencontre succède rapidement un sentiment plus profond. Les deux femmes se retrouvent bientôt prises au piège entre les conventions et leur attirance mutuelle.

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Parmi les sources d’inspiration pour le personnage de Carol il y a Virginia Kent Catherwood, la « socialite » élégante et bien nantie de Philadelphie, dont le divorce dans les années 40 avait mis les échotiers de New York dans un état de délire scandalisé avec son intrigue lesbienne. « Ginnie » et Highsmith étaient amantes et leur relation avait suscité chez l’auteur des sentiments de vengeance meurtrière qui sont exprimés dans tous ses écrits. Catherwood avait perdu la garde de son enfant après qu’elle eut été vue réserver une chambre d’hôtel avec une autre femme. Cela avait été utilisé en justice contre elle, un détail que l’on retrouve dans le roman.  Ce sont ces détails qui deviennent un moteur essentiel à la narration, et qui rendent l’histoire d’amour entre Carol et la jeune Thérèse (basée sur Highsmith elle-même) d’autant plus périlleuse et poignante.

Le livre publié dans les années 50 était un magnifique risque. L’homosexualité était encore classifiée comme une maladie psychiatrique.

Carol fut un succès avec son édition de poche. Parce que le roman parlait d’une histoire d’amour entre deux femmes mais aussi parce qu’il touchait un public plus large. Pour preuve, je l’ai ainsi lu, adolescente, sans jamais douter de mon hétérosexualité mais je l’ai aimé pour pour l’histoire d’amour, le drame et sa fin positive, pour l’histoire d’amour et pour sa différence. Ce n’était pas qu’un livre lesbien réservé à un public lesbien. Pourtant Highsmith est resté ambivalente à propos de son roman. Elle était inquiète en particulier de ce que sa grand-mère, Willie Mae, qui l’avait en partie élevée en penserait.

 

patricia-highsmith

Highsmith n’a jamais caché ses penchants amoureux à quiconque mais cela ne signifiait pas qu’elle voulait en discuter. Elle aimait les rencontres illicites, elle aimait les endroits « underground ». Son courage et sa franchise sur elle-même était réels et admirables, pas moins parce qu’ils étaient en guerre avec sa nature extrêmement privée. C’est peut-être pourquoi elle mentait sur tout le reste et à tout le monde. Ses amantes, son éditeur, les impôts,ses agents, les journalistes… Mentir sur les faits étaient une façon de dire la vérité.

Mais son inquiétude était réelle, aussi. C’est pourquoi elle fut furieuse quand sa mère révélât à sa grand-mère la véritable auteur du roman. Une mère qui manifestement n’avait pas compris l’évidente utilisation d’un pseudonyme qui est de garder quelque chose – telle que la véritable identité – privé…

Se cacher et cacher étaient pour elle plus qu’un jeu, ils étaient une façon de vivre. Elle a laissé derrière elle des piles énormes de cahiers et journaux intimes, et même là, elle raconte des histoires, parfois éloignées de la vérité. Mais est-ce vraiment nécessaire de connaitre la véritable nature d’un écrivain? Ses écrits étaient sa vie. Sa personnalité, originale et excentrique, lui appartient. Elle fut aimée pour ce qu’elle voulait bien montrer et cela est finalement suffisant. Et si elle est morte seule dans un hôpital, cela importe peu. La grande amoureuse aimait aussi la solitude. Son imagination fut sa plus belle compagne.

15 thoughts on “Patricia Higsmith et Carol

  1. Nathalie says:

    C’est amusant, j’ai vu hier ou avant hier un article sur le film et je pensais à toi parce que tu en avais déjà un peu parlé. La bande annonce est superbe et j’ai très envie de voir le film. Je ne sais pas si je dois lire le livre avant ou après? J’aime aussi que tu parles de l’auteure. Elle est aussi un personnage de roman.

  2. Laurent says:

    J’aime beaucoup ce billet mi résumé mi biographie. Je ne la trouve toujours pas sympathique mais elle est fascinante. J’aime beaucoup aussi ta conclusion. Mourir seule n’est pas une mauvaise fin. Tant que sa vie est riche.

  3. frad says:

    Cela donne vraiment envie de lire le roman et de voir le film, le roman pour Patricia et le film pour Cate. Vaut mieux ptet mourir seule qu’à deux : ça fait deux fois moins de morts (je soooooors :)).

  4. Excellent article sur un écrivain que je connais mal et sur ce film que j’irais voir, pour le réalisateur et pour Kate Blanchett… Merci.

  5. Peyo says:

    On saura dans quelques heures si le film a une palme. Ce n’est pas le genre d’histoire qui me plait mais je ferai un effort pour aller le voir quand il sort en salle.

  6. burntoast says:

    J’ai lu pas mal de livres de Patricia Highsmith. Elle était particulièrement féroce avec certains de ses personnages. Mais je n’ai pas lu Carol. J’irai voir chez Gibert.

  7. La véritable nature d’un écrivain ou d’un autre artiste en général, ne m’intéresse pas non plus, je préfère ce qu’ils racontent et la façon dont ils le font. Je suis fascinée aussi par Patricia Highsmith. J’en ai lu pas mal, mais Carol je ne connaissais pas… Il y en a un que je cherche depuis pas mal de temps c’est Le journal d’Edith. (Je peux le trouver sur le net facilement, mais un jeu que j’ai avec moi-même de le dégoter aux puces ou dans des Emmaüs.. ;) )
    Cette histoire de Carol me fait penser, même si ça à l’air bien différent à un film que j’adore de Peter Jackson : Créatures Célestes.
    Ah au fait ! J’ai regardé Frank -le film dont tu parlais il y a quelques temps – mais je me suis endormie avant la fin, je le reprends aujourd’hui… à suivre ;)

    Bises Murielle

    • J’allais te proposer de te l’envoyer en epub, mais je comprends le jeu/défi :-) Bises

      • C’est gentil ;) Mais je le trouverais un jour ou peut-être pas, c’est ma quête ;)

        *Ce blog est en perpétuelle évolution. Depuis le temps que je coche « Prévenez-moi de tous les nouveaux com », c’est la première fois que je le reçois par mail ;)

        • Je sais. Mais si un jour tu en as marre, tu sais où demander :-) Quant au blog il est devenu ma créature, telle la créature de Frankenstein. Il a sa propre vie. Parfois les commentaires ne passent pas, parfois je ne peux pas les lire, parfois je reçois moi même des mails… Est-ce que j’ai crée un monstre?

  8. C’est vrai qu’il à l’air autonome. On entendrais presque sa respiration ;) ;)

  9. C’est vrai qu’il à l’air autonome. On entendrais presque sa respiration ;) ;)

  10. D’ailleurs là je commence à flipper. Je ne sais même pas si c’est toi qui m’a répondu. ;) ;)

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