Le présent infini s’arrête

Les lecteurs fidèles savent que les maladies psychiques me touchent et me concernent. Or parfois, bêtement, la folie fascine. On la pare d’un voile romantique doublé d’ignorance; les fous comme des sages qui auraient compris l’absurdité du monde qui nous entoure. Les délires comme des paroles de vérité face à la violence et le chaos.

Or la folie n’a rien de beau. Et Mary Dorsan s’emploie avec talent à rendre haute définition les vies floutées de Thierry, Romuald, Aurélie et les autres dans Le présent infini s’arrête.

Avec la plongée totale dans le quotidien d’un appartement thérapeutique qui accueille des jeunes « carencés », des exclus et en rupture avec un semblant de vie « normale », cette soignante nous met face à nos peurs et dénis. La folie n’a rien de beau. Elle est mauvaise odeur, crasse et graisse. Elle est une réalité difficilement supportable, que l’on ignore quand on la croise dans les rues et encore plus quand elle est cachée derrière les murs des centres psychiatriques.

La folie est la tentation ultime, ce fil du rasoir, la manifestation d’une souffrance telle, que la camisole chimique offre la presque seule alternative.

Et pour les laboratoires pharmaceutiques de se frotter les mains, un cachet ou une injection comme le moyen d’endormir les symptômes, isoler ceux qui souffrent et permettre aux autres, ceux qui vont bien, d’ignorer ce qui dérange..

Un cachet, une injection pour taire ce qui fait peur, cette réalité puante.

Mary Dorsan met la lumière sur celles et ceux qui n’ont presque plus la force de vivre et sur ceux qui les accompagnent et s’occupent d’eux. Parce qu’il existe des alternatives à la pression des gaveurs chimiques : la parole et surtout l’écoute, parce que l’humain est fait de deux oreilles pour une bouche.  Face à l’insupportable, dur et cruel. Elle dit tout et touche au cœur de ceux qui préfèrent ignorer, regarder ailleurs et parfois même condamner.

Thierry réfléchit avec ses intestins. Il parle avec ses boyaux. Il insiste avec son sang. Il souligne avec du mucus.  Il y a la souffrance par paquets, la douleur par giclure, la tristesse par lissage. C’est la fresque de sa folie dans les toilettes. Il crie avec sa crotte.

Et c’est plus supportable que ses insultes, ses hurlements, ses rots, ses pets, ses crachats, sa violence, ses attaques, ses provocations. Il casse tout dans sa chambre quand les infirmières et les éducateurs lui disent non. Pour un verre de jus d’orange. Pour une cigarette.

C’est un roman-récit factuel. Pas de longues phrases pour rendre belle une vérité horrible. Pas d’images pour faire rêver. La folie n’est ni magnifique ni souhaitable.

Elle n’est ni artistique ni désirée. Elle est l’ombre terrifiante des âmes fragiles qui ont trop vu et vécu. Elle est la manifestation des défaillances humaines. Elle se voit sur les visages marqués, les corps transformés et grossis, les cicatrices à vif, et dans les mots.

Avec ce premier roman réussi, la folie est l’ennemi combattu avec courage, patience, amour, bouleversement et dévouement par les soignants et les soignés. Mary Dorsan remet la réalité à sa place et le lecteur avec.

Ici pas de vie rêvée.

Et pour ceux que le sujet intéresse, je conseille encore une fois le blog de Lana, une jeune femme passionnante. Cliquez ICI

7 Comments

des choses à dire

Comme souvent sur votre blog, cet article m’interpelle et suscite mon adhésion, de par mon expérience également. La vérité dérange par sa crudité et son impudeur, et si ce n’est la vérité, car celle-ci est toujours temporelle et dépend de son époque, du moins la réalité des faits. La littérature, comme la plupart des arts, n’ont que trop tendance à esthétiser la folie comme la détresse, la violence ou la vraie misère.

Encore merci pour votre commentaire, j’apprécie vraiment! Et oui à l’art sous toutes se formes à montrer les « vilaines » choses mais non à la rendre presque belle, encore moins désirable ou romantique.

Une cousine éloignée, infirmière dans un hôpital psychiatrique, m’avait raconté le quotidien de certains malades. C’était assez semblable.

Bonjour Murielle
Il m’a fallu envisager ce que serait la plus terrible des horreurs qui pourrait m’arriver
pour me donner envie de prendre un chemin , pour réveiller en moi , un véritable et authentique élan vers le bonheur
Un jour , j’ai trouvé , j’ai tremblé : c’était la folie.
A partir d’elle , toutes les souffrances s’enchainent , la liberté s’éteint …et l’horreur
Je n’ai pas expérimenté , juste envisagé , effleuré
Des proches sont souvent sous son joug , c’était mon cas , mais comme bien d’autres……. , il suffit d’observer un peu et de rapporter à soi même
On en est pas si loin , enfin …., nous sommes si peu maitres de notre esprit.
…..
Je me suis donc mise en chemin , pour moi même et les autres .
Oui je retrouve dans ce que tu relates de ce livre , la nature de la folie .

(Le blog redémarre plein pot ! je n’ai pas le temps de suivre cette rentrée généreuse ! :-))

Merci pour ce commentaire, plus on parle de ça mieux c’est accepté par et pour tous.

Eh oui, le blog redémarre après quelques mois hors ligne pleine de frustration, je ne plaisantais pas :-)

quelque chose à dire

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