La journaliste

Elle a beau avoir de l’expérience, chaque nouvel interview est une épreuve. Elle est là pour établir une connexion avec l’artiste. Elle a essayé de tout lire sur lui avant de le rencontrer pour lui poser des questions originales, des choses qu’ils n’aurait pas entendues auparavant.
Elle réalise tout juste combien ceci est superficiel, et que son travail ne vaut pas grand chose. Elle est là pour servir la soupe à des égos, au pire surdimensionnés, au mieux, fragiles. Elle ne va pas révéler de grandes histoires qui changeront la face du monde ou tout au moins l’univers de ses lecteurs.

Non. Elle sera uniquement le lien entre l’attaché de presse – qui lui a envoyé le dossier prêt à consommer de son client, photos prêtes à être utilisées, texte prêt à être copié et citations prêtes à être… citées – et le public qui veut en savoir plus.  Elle a toujours rêvé d’écrire pour ces anonymes qui aiment apprendre et se distraire. Elle s’est imaginée complice de leurs envies, découvreuse d’un joli film qui ravirait ses lecteurs autant qu’elle, elle s’est voulue « metteuse en page » d’un coup de cœur cinématographique.

À quoi bon. Le public, lui, veut savoir si l’un est gay, l’autre marié et si le dernier a couché avec sa partenaire de film. Il suffit de taper les noms sur Google pour voir s’afficher les suggestions des demandes les plus fréquentes.

Le septième art est un terrain miné. Elle a compris que dans un monde idéal il ne faut jamais rencontrer ceux dont on aime le travail. Au risque d’être déçue. Et de se demander pourquoi on sollicite leurs avis sur l’actualité tant les interviewés sont parfois éloignés de la réalité. Depuis quand la célébrité était synonyme d’intelligence et de savoir? Mais sa vie professionnelle est ainsi faite qu’elle continuera à solliciter des rencontres, feignant de s’intéresser pour la énième fois à « la prise de risque » de cette actrice, à cette mise en danger dont les acteurs sont si friands, ignorant parfois l’ironie de ces expressions toutes faites quand ils parlent de quelques kilos pris ou perdus pour jouer un rôle.

Le comédien vient d’arriver. Il est là, assis, face à elle. Il a demandé un café et un verre d’eau, a allumé une cigarette. Il est fatigué, il la regarde à peine. Il ne cache pas son déplaisir d’être là. Elle ne dira rien, ne soulignera pas la chance qu’il a de jouer et d’être en demande quand ici ou là-bas, d’autres se battent pour mettre sur la pellicule des idées. Elle écoutera avec attention ce qu’il voudra bien lui dire sur son rôle, sur le tournage et ses collègues. Elle posera des questions qui ne fâchent pas, n’évoquera aucune rumeur, ne lui dira pas qu’il interprète encore une fois le même personnage, énième version de lui-même.

Enfin, elle ne parlera pas de ce mot magnifique, « jouer », trésor du vocabulaire dont les acteurs, adultes chanceux, sont oublieux. Les enfants bienheureux, eux, ont su prendre le futile au sérieux. Elle gardera pour elle la lassitude qui l’envahit quand elle pose enfin son stylo.

8 Comments

des choses à dire

ça m’a fait sourire, surtout en ce qui concerne la mise en danger et la prise de risque. Dans beaucoup d’interviews on entend les acteurs dire ça alors que franchement jouer un rôle n’a rien à voir avec le risque. La vie est beaucoup plus forte que le cinéma. Les mecs façon actors’ studio sont plus ridicules qu’autre chose.

Tout ceci me fait penser à Augustin Trapenard qui officie sur France Inter vers 9h du matin et qui a un art consommé de passer la brosse à reluire. Les personnalités du monde de la culture sont donc toujours satisfaites.

Oui tout comme la plupart des journalistes dans tous les médias. Ou ils caressent dans le sens du poil pour continuer à avoir des invités ou ils jouent la carte des roquets aboyeurs et ils sont cantonnés dans le rôle du méchant sans aucun interview. Les critiques ou questions constructives sont difficiles face à des artistes infantilisés.

Il reste tout de même quelques bons journalistes tout comme il reste des acteurs et actrices qui savent encore rester plus ou moins simples. De toute façon le succès change toujours un peu les gens, qu’ils le veuillent ou pas et c’est naturel.

Oui pour les acteurs qui ont l’indécence de se plaindre ou de parler de leur art comme de quelque chose de très douloureux. On connait des acteurs qui ont oublié d’où ils viennent et ce qu’ils font. Mais il reste encore des artistes qui profitent et savent qu’ils ont de la chance de vivre d’un métier aussi bien que le leur.

quelque chose à dire

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