Judas

Written by murielle

Le personnage de Judas, l’un des douze apôtres de Jésus de Nazareth, a été étudié, raconté ou exploité depuis 2016 ans. Les chrétiens l’ont tourné en figure exemplaire du traître, juif archétype et son exemple continue de justifier l’antisémitisme. 

Ici on oublie la théologie et les histoires avec le dernier roman d’Amos Oz, Judas, qui pose une seule question : est-ce que les traîtres sont toujours mauvais ? 

amos-oz-judasL’histoireLe jeune Shmuel Asch désespère de trouver l’argent nécessaire pour financer ses études, lorsqu’il tombe sur une annonce inhabituelle. On cherche un garçon de compagnie pour un homme de soixante-dix ans ; en échange de cinq heures de conversation et de lecture, un petit salaire et le logement sont offerts.

C’est ainsi que Shmuel s’installe dans la maison de Gershom Wald où il s’adapte rapidement à la vie réglée de cet individu fantasque, avec qui il aura bientôt des discussions enflammées au sujet de la question arabe et surtout des idéaux du sionisme. Mais c’est la rencontre avec Atalia Abravanel qui va tout changer pour Shmuel, tant il est bouleversé par la beauté et le mystère de cette femme un peu plus âgée que lui, qui habite sous le même toit et dont le père était justement l’une des grandes figures du mouvement sioniste. Le jeune homme comprendra bientôt qu’un secret douloureux la lie à Wald…

Judas traite d’Israël et du temps. Il se déplace entre la fondation de l’État en 1948 et la fin des années 1950, évoquant les débats qui agitent la société à cette période. Est-ce qu’Israël était un projet légitime ? Abravanel ne le pense pas. Membre – écarté – du Comité exécutif sioniste et de la direction de l’Agence juive, il est persuadé que Ben Gourion mène Israël à un conflit sanglant avec la population arabe.

… selon le camarade Abravanel, la ligne choisie par Ben Gourion et d’autres mènerait inévitablement à un affrontement sanglant entre les deux peuples vivant sur cette terre, un conflit dont l’issue était incertaine, un pari risqué mettant en jeu la vie ou la mort de six cent mille Juifs de Palestine. Abravanel était d’avis que la voie d’un compromis historique entre les deux nations vivant dans ce pays n’était pas définitivement exclue.

Quelle est la relation de Judas avec Jésus ? Est-ce qu’Abravanel est une voix courageuse dans le désert ou un traître ? Un rêveur naïf ou un homme de vision qui a anticipé les dilemmes et les débats de notre temps ?

Abraham Lincoln, qui abolit l’esclavage, fut qualifié de traître par ses opposants. Les officiers allemands qui tentèrent d’assassiner Hitler furent exécutés pour haute trahison. L’histoire a souvent produit des individus courageux, en avance sur leur temps, qui étaient passés pour des traîtres ou des hurluberlus.

Dans un moment central du récit, Atalia résume la position d’Abravanel.

En somme, les Juifs forment ici un immense camp de réfugiés. Pareil pour les Arabes. Ils revivent jour après jour le drame de leur défaite, et les Juifs vivent nuit après nuit dans la peur qu’ils se vengent. Ça arrange tout le monde, on dirait. Les deux peuples sont rongés par la haine et le fiel, ils sont sortis de la guerre avec une soif de vengeance et de justice. Des torrents de vengeance et de justice. Au point que le pays est couvert de cimetières et de centaines de villages en ruine.

Un autre débat porte sur le mémoire de maîtrise d’Ash, « Jésus dans la tradition juive ». Il abandonne ses études, mais continue à lire et à réfléchir sur l’histoire de Judas et les racines de l’antisémitisme.
Il a une vision originale de l’histoire. Judas était-il un traître ou avait-il une relation plus ambiguë avec Jésus ?

Au fond, le baiser de Judas, le plus célèbre de l’histoire, n’était certainement pas celui d’un traître […] Les émissaires dépêchés par les prêtres pour arrêter Jésus à l’issue de la Cène n’avaient pas besoin que Judas leur désigne son maître. Quelques jours auparavant, en effet, Jésus avait fait irruption dans le Temple où, de colère, il avait renversé les tables des changeurs de monnaie au vu de tous. Du coup, la ville entière le connaissait. En outre, quand ils sont venus l’arrêter, il n’a pas essayé de s’enfuir et les a suivis sans opposer de résistance. La traîtrise de Judas ne s’est donc pas traduite par le baiser à Jésus à l’arrivée des geôliers. Sa traîtrise, si traîtrise il y a eu, s’est produite à la mort de Jésus sur la croix. C’est à ce moment-là que Judas a perdu la foi et le sens de sa vie.

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Enfin, Amos Oz se demande pourquoi y a-t-il autant de générations d’intellectuels juifs indifférents à l’histoire de Judas ?

Ce roman met la lumière sur trois personnes intenses qui viennent à se réunir brièvement dans un lieu sombre, une maison quasi à l’abandon dans la périphérie de Jérusalem Ouest.

Mais c’est avant tout un roman d’idées et d’histoire, en rapport avec le passé juif et le début de l’État d’Israël. Amos Oz parvient à donner la vie à ses idées et personnages.

Et même si ce roman paraît parfois abstrait ou savant, il est également fascinant. Tout comme la belle et mystérieuse Atalia.

Peut-être n’a-t-elle pas encore trouvé ce qu’elle cherche. À moins qu’elle ne cherche rien du tout et butine de fleur en fleur, comme le colibri. Ou le contraire : elle porte toujours le deuil, même lorsqu’elle se trouve un partenaire pour une nuit ou deux. Qui sait ?

 

2 thoughts on “Judas

  1. Nathalie says:

    Il n’est pas trop dur à lire? Amos Oz est parfois assez difficile.

    • EH bien non, n’aie crainte. c’est facile à lire même s’il demande réflexion.

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