Si rude soit le début – Javier Marías

2017 commence bien en terme de rentrée littéraire. Surtout si vous aimez une histoire qui mêle mystère, histoire, secrets, passions et vrais salauds. Dans ce cas, Si rude soit le début de Javier Marías est pour vous.

L’histoireMadrid, 1980 : après quarante années de dictature, le vent du changement souffle sur la société espagnole. Le jeune Juan de Vere vient de trouver son premier emploi en tant que secrétaire privé du célèbre réalisateur et scénariste Eduardo Muriel. Celui-ci lui présente sa femme, la belle et inquiétante Beatriz Noguera, lui fait connaître son cercle d’amis et lui ouvre sans le savoir une porte dérobée sur son intimité et ses souvenirs.
D’abord fasciné par la vie de son patron, Juan découvre pourtant progressivement que le brillant décor a un envers bien plus obscur : pourquoi Eduardo Muriel déteste-t-il sa femme? Où se rend cette dernière lors de ses longues promenades en ville sans but apparent? Qui est en réalité le docteur Van Vechten, ce vieil ami de la famille, et faut-il croire ce qu’on raconte à son sujet?

Nous ne la connaissions tous que trop bien, cette pestilence, à vrai dire, on ne pouvait s’y méprendre, et il en va de même aujourd’hui, trente ans plus tard, pour ceux d’entre nous qu’elle étouffe : nous la détectons aussitôt, que ce soit dans des locaux, dans un salon ou dans un lieu public, chez un citoyen ordinaire, homme ou femme, chez un évêque, chez un homme politique qui joue les démocrates et se targue d’avoir été élu, une partie de l’Espagne gardera à jamais cette odeur.

Cette odeur que décrit Eduardo Muriel, un producteur de série B à  Juan, le narrateur, ce sont les décennies de pouvoir des franquistes qui – sans compter les morts et les emprisonnés – ont laissé la plupart de leurs collègues et voisins républicains, dans l’incapacité de travailler ou de subvenir aux besoins de leur famille.

C’est la fin des années 70, quand Javier Marías était un jeune homme. Franco parti, les politiques – des ex ministres du dictateur jusqu’au roi –  se sont transformés en démocrates en un clin d’oeil. Une nouvelle constitution est mise en place, les partis politiques – auparavant hors la loi – sont légalisés et l’amnistie générale est déclarée pour tous les prisonniers politiques ou de conscience. (Cette loi s’applique également aux actes délictueux ou criminels commis par les autorités franquistes, ses fonctionnaires ou autres ayant agi dans le cadre de la légalité du régime). Ce principe est connu plus généralement comme el pacto del olvido, un pacte d’oubli.

À quoi bon vouloir empêcher, éviter, punir et même savoir, l’histoire est pavée d’abus minuscules et de majeures infamies contre lesquels nous ne pouvons rien, et sous lesquels nous croulons : que gagnerions-nous à en savoir trop long à leur sujet ?

Juan De Vere a 23 ans et travaille comme assistant de Muriel, avec lequel il passe beaucoup de temps. Il est le témoin d’un mariage terriblement malheureux,  de scènes de ménage et d’abjection à une époque où le divorce n’est pas encore légalisé. Muriel tourmente sa femme Beatriz, l’abusant verbalement et elle reste prisonnière, comme punie pour une faute du passé.

Ce sont aussi les années excitantes de La Movida, lorsque le conservatisme social de l’Espagne se dissout dans une vague de créativité, de plaisir et d’expérimentation. « C’était un temps où presque personne ne dormait à Madrid », se souvient Juan, qui raconte l’histoire rétrospectivement, avec la perspicacité et la nuance d’un homme beaucoup plus âgé.

Muriel, qui brouille souvent les frontières entre professionnel et personnel, confie à Juan un travail délicat. Il veut qu’il devienne ami avec un des hommes plus âgés dans son cercle social, un éminent pédiatre appelé Jorge Van Vechten afin de découvrir s’il y a une vérité quelconque dans la rumeur troublante.

Et pour Juan, représentant de ces jeunes espagnols de la génération post-Franco d’être aspiré dans un passé sordide, où les secrets privés et les transgressions se mélangent forcément avec l’histoire politique brutale du pays. Javier Marías écrit à partir d’une place familière, autant par son observation quasi scientifique de la morale personnelle que par la manière dont les histoires personnelles révèlent les vérités et les traumatismes mal enterrés du pays.

Si rude soit le début se passe dans un milieu où la misogynie règne, et où les transactions sexuelles composent le tissu de la société bourgeoise, dans laquelle chacun est le bouffon de quelqu’un d’autre et d’autres vivent dans un état continu de dissimulation.

L’âme et les relations humaines sont nuancées et l’auteur sait les décrire avec précision et attention. Les compromis, les manques, les évasions, les faux oublis ou les non-dits. La narration semble parfois sans but, comme tournant en rond avec des détails qui semblent sans importance. Puis, ces détails mineurs, sans conséquences se révèlent primordiaux pour révéler une histoire  intense.

Marías est un écrivain qui pratique une écriture recherchée, truffées de références culturelles, particulièrement celles de Shakespeare. Et c’est un bonheur. Parce que celui qui n’a pas lu Shakespeare, n’a rien lu. Tout est écrit dans les pièces du barde ; il y a toute la vie, le monde et le reste.

C’est ainsi qu’Hamlet – puis plus tard Henri IV – fait son apparition avec une citation quelque peu déformée.

I must be cruel only to be kind / thus bad begins and worse remains behind.

Il faut que je sois cruel, rien que pour être humain. Commencement douloureux ! Le pire est encore à venir.

Les lignes des pièces sont comme un écho à sa propre écriture et les personnages sortent parfois de leur rôle pour un brin de dramaturgie. Ainsi un professeur cite Henri IV pour parler de la calomnie.

À quoi bon vouloir empêcher, éviter, punir et même savoir, l’histoire est pavée d’abus minuscules et de majeures infamies contre lesquels nous ne pouvons rien, et sous lesquels nous croulons : que gagnerions-nous à en savoir trop long à leur sujet ?

Et pour l’auteur de composer une oeuvre entre un roman de passage à l’âge adulte et un thriller historique.

C’est un très vieux défaut que nous avons tous, de voir le présent comme une fin en soi et d’oublier qu’il est forcément et désespérément transitoire.

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