Les figures de l’ombre

Aujourd’hui je vais faire long. Pardon par avance. Mais il m’est impossible de parler d’un film comme Les figures de l’ombre sans parler de contexte. Parce que ce n’est pas seulement un bon film avec une bonne chance dans la course aux Oscars, c’est aussi une jolie leçon d’histoire.

Je ne sais pas pour vous, mais je pense l’Histoire va dans le bon sens. Ceci grâce aux activistes qui font un bon travail pour mettre en lumière les « minorités », quelles qu’elles soient. On parlait rarement des femmes qui avaient changé un tant soit peu la face du monde. On parlait de Marie Curie, et de ?…

J’ai beaucoup de mal à me souvenir de cours d’histoire, d’émissions à la télé, ou même de conversations dans mon entourage qui parlaient de grandes femmes… Comme si les femmes n’avaient que peu contribué à la bonne marche de la société dans des domaines comme la physique, les sciences, les mathématiques, l’électronique, etc.

C’est en ça que l’Histoire va dans le bon sens, parce qu’elle est remise en cause, discutée mais aussi revendiquée. On oublie trop souvent que l’Histoire officielle des manuels d’école a été essentiellement écrite par des hommes (blancs) pour des hommes (blancs). La discipline historique a exclu les femmes du champ de l’histoire et de la profession d’historien. Le récit historique proposé aux élèves reste masculin, avec quelques flashs sur des femmes ayant joué un rôle particulier et la présentation de quelques dates d’acquisition de droits nouveaux. Et de laisser ainsi dans l’ombre les femmes mais aussi les noirs et les autres qui ont fait l’Histoire, en France comme ailleurs.

Françoise Thébaud, professeur émérite d’histoire contemporaine, explique qu’aujourd’hui, le mot « Hommes » avec majuscule signifie « êtres humains », mais cela n’a pas toujours été le cas :

«Dans les conceptions culturelles du XIXe siècle et d’une grande partie du XXe siècle, on parlait des grands hommes, mais les grandes femmes n’existaient pas. Elles n’étaient tout simplement pas considérées comme des individus à part entière, dotées de droits individuels.
En résumé, leur statut se résumait à celui de mère de famille. La quasi-absence des femmes dans les livres contredit cette valeur d’égalité et revient à dire que les femmes n’ont pas participé à l’Histoire

La littérature et le cinéma peuvent aussi accompagner cette réécriture du récit historique. À raconter des histoires vraies, à les enjoliver peut-être, mais à trouver des histoires et des personnages encore peu connus et à les éclairer.

Je reviens donc au film Les figures de l’ombre, qui arrive sur les écrans dans quelques jours en France. Margot Lee Shetterly a d’abord écrit un livre, devenu la base d’un film excellent réalisé par Theodore Melfi.

Le synopsisLe destin extraordinaire des trois scientifiques afro-américaines qui ont permis aux États-Unis de prendre la tête de la conquête spatiale, grâce à la mise en orbite de l’astronaute John Glenn.
Maintenues dans l’ombre de leurs collègues masculins et dans celle d’un pays en proie à de profondes inégalités, leur histoire est longtemps restée méconnue.

L’histoire se concentre sur la course à l’espace au début des années 60, au moment spécifique ou la Russie a pris de l’avance sur les États-Unis avec le premier vol spatial habité de Youri Gagarine. La NASA est sous pression. Cette pression repose en partie sur les épaules d’Al Harrison (joué par Kevin Costner), directeur du Space Task Group, chargé d’effectuer les calculs nécessaires pour envoyer John Glenn dans l’espace. Mais la ségrégation sévit en 1961 et Katherine Johnson (Taraji P Henson), Mary Jackson (Janelle Monae) et Dorothy Vaughn (Octavia Spencer) – travaillent dans d’autres services comme calculatrices et ordinateurs (des humains avant les machines!), sans reconnaissance ou promotion. Cela change cependant lorsque Vivian Mitchell (Kirsten Dunst) affecte Johnson au Space Task Group, où elle est d’abord considérée avec beaucoup de scepticisme.

Les figures de l’ombre décrit effectivement la normalité toxique de la suprématie blanche, et la détermination des personnages principaux à poursuivre leurs ambitions et vivre une vie normale malgré le racisme et sexisme. Deux hommes blancs sont cependant mis légèrement en valeur : John Glenn (Glen Powell) – démocrate naturel sans aucune considération pour la hiérarchie raciale – et Al Harrison, pour qui le succès de la mission est plus important que le sexe ou la couleur.

 

Comme la plupart des films sur le monde réel,  Les figures de l’ombre reste dans les conventions établies. Il est de facture classique mais il intègre également cette histoire dans la vie quotidienne, avec le télévisé des décollages et atterrissages et le mouvement des droits civiques, pour passer du temps avec ses héroïnes et leurs familles, à la maison et à l’église. La scène la plus douce implique l’histoire d’amour entre Katherine, une veuve avec trois filles, et un beau militaire joué par Mahershala Ali (de Moonlight).

Ce film est un compagnon fascinant et opportun de Loving, le film de Jeff Nichols sur le couple de Virginie qui a contesté la loi de leur État contre le mariage interracial. Les deux films ont lieu dans le même état et à la même époque, et se concentrent sur les drames quotidiens qui font avancer l’histoire. Ils présentent de vraies personnes dont vous auriez voulu connaître l’histoire plus tôt. Ils garantissent l’indignation face à la persistance de l’injustice et la gratitude envers ceux qui ont eu le courage de se dresser.

Bref, Les figures de l’ombre est une histoire de grandeur cachée et de triomphe étonnant. Peu importe s’il est parfois simpliste, il est surtout humain.

 

Enfin, quelques mots de Margot Lee Shetterly qui continue ses recherches. Elle continue de recueillir les noms, espérant finalement rendre la liste disponible en ligne. Elle espère trouver les nombreux noms qui ont été filtrés au fil des ans et documenter leur travail de vie.
Les quelques « ordinateurs humains » occidentaux dont les noms ont été rappelés, sont devenus des figures presque mythiques célébrés dans l’histoire traditionnelle – et les quelques noms afro-américains, secondaires. Son travail veut rendre hommage à ces femmes en apportant des détails sur le travail : pas seulement la mythologie, mais les faits réels. Parce que les faits sont vraiment spectaculaires.

De gauche à droite : Mary Jackson, Dorothy Vaughan et Katherine Johnson

 

L’histoire est la somme totale de ce que nous faisons tous sur une base quotidienne. Nous pensons à l’histoire avec un grand H comme étant ces énormes personnages – George Washington, Alexander Hamilton et Martin Luther King. Même ainsi, vous allez au lit la nuit, vous vous réveillez le lendemain matin, et hier fait déjà partie de l’histoire. Ces petites actions à certains égards sont plus importantes ou certainement aussi importantes que les actions individuelles de ces figures imposantes.

1 Comment

des choses à dire

J’ai l’impression qu’en ce moment tu ne vois que des films qui sont positifs ou optimistes pour pallier à la colère ressentie (dans ton autre article) :-)
As-tu vu « Chez nous »?

quelque chose à dire

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