La femme du chef du train

écrit par murielle

L’une des qualités étranges de la littérature est que le deuil, la perte et le chagrin peuvent devenir un morceau de beauté. Ces sentiments, ces moments que l’on cherche à éviter ou que l’on fuit quand ils ne nous touchent pas, peuvent donner lieu à des écrits magnifiques grâce à des auteurs comme Julian Barnes, Joyce Carol Oates, Nicole Krauss et maintenant Ashley Hay avec La femme du chef du train.

L’histoire :  En un instant, le bonheur paisible d’Ani Lachlan, entre un mari très amoureux et leur petite fille de dix ans, a volé en éclats. On est à Thirroul, une petite ville australienne au bord de la mer, en 1948. Mac, chef de train, est mort dans un accident sur les voies.
     Parmi les voisins d’Ani, ils sont au moins deux frappés de plein fouet, eux aussi, par le malheur : Roy Mc Kinnon, un jeune poète dévasté d’avoir du tuer pendant la guerre en Europe, et le docteur Draper, qui ne peut oublier ce qu’il a découvert à la libération des camps de concentration.

Situé en Australie,  dans la ville natale de Hay, à Thirroul, sur la côte sud de Sydney, en 1948, La femme du chef du train raconte la mort du mari d’Anikka Lachlan dans un accident minier et examine ses conséquences sur Anika. La vie d’Ani croise la vie de Roy McKinnon, un poète de guerre récemment rentré du front, qui a du mal à trouver les mots pour raconter le monde duquel il est revenu, et de Frank Draper, un docteur amer, exposé aux horreurs de la guerre et luttant pour permettre à l’amour de revenir dans sa vie.

Bien que le roman soit essentiellement centré sur Ani, les vies de ces trois personnages se chevauchent et s’influencent magnifiquement  Le modèle de narration est établi dès le début : l’expérience d’un personnage est plus tard observée du point de vue d’un autre. L’expérience personnelle est ainsi transformée en histoire, selon la manière d’interpréter des autres témoins.

Le lien entre les personnages est également thématique. Chacun se demande quelle sorte de vie peut-on mener après un événement traumatisant.  Cette préoccupation commune définit le roman. Et de comprendre que bien que nous vivions tous des existences internes distinctes, nous éprouvons tous plusieurs mêmes émotions. D’une manière ou d’une autre, nous sommes unis par l’amour et la perte.

Le temps guérit toutes les blessures », avait-elle murmuré, et Ani s’était écartée si vite que son corps en avait presque frémi. Non, avait-elle pensé, si fort qu’elle s’était demandé si elle n’avait pas crié. Non, non, non. Pas toutes les blessures, pas toujours. Il y avait des choses qu’on gardait en soi à jamais. […] Voilà comment le chagrin nous atteint, pense-t-elle en regardant une unique larme tomber sur le plancher et demeurer, bombée, sur sa surface.

Pas d’intrigue ou de suspense dans ce roman. Peu d’action. Ici, ce sont les idées qui occupent les pages. Pour une grande partie du livre, Ani vit avec la mort de son mari et les questions qu’elle soulève. Comme intégrer son amour et ses souvenirs avec le fait qu’il ne soit plus ?

Plus rien n’est pareil, à présent, pense-t-elle. Ce cadeau, comme elle l’a attendu. Oh, si seulement elle pouvait demeurer à jamais dans l’instant de la découverte. Alors qu’elle lit le poème encore une fois, elle éprouve l’étrange sentiment d’avoir été rendue à Mac, d’être liée à lui – et de pouvoir mettre de côté toute la souffrance, tout le chagrin pour l’accueillir, lui, oui, lui, revenu, ressuscité.

Roy et Frank vivent des préoccupations similaires – comment peuvent-ils continuer à vivre en ayant subi la guerre ? Roy, d’une part, porte son immense tristesse en lui et ne peut pas faire ce qu’il aime, Frank, de l’autre, évacue son amertume pour ceux qui l’entourent et qui vivent à l’abri des effets de la guerre.

Ashley Hay juxtapose la perte personnelle d’Ani avec des tragédies à plus grande échelle – « il y a différentes sortes de perte« , dit Ani, « le temps passe, et les blessures se referment, mais la guérison est une tout autre chose – et souvent, on ne peut s’attendre à ce qu’elle s’accomplisse complètement. »

Ces questionnements, ces doutes et ces affirmations ne masquent pas la beauté simple de l’écriture. Les descriptions sont charmantes.

« S’il était un personnage de dessin humoristique, il aurait un hippocampe au revers de sa veste comme une boutonnière et des guirlandes d’algues autour de sa taille en guise de ceinture. Et il rit encore, ce grand échalas que ses vêtements mouillés plaqués contre son corps font paraître encore plus grand et plus maigre. »

Et de nous demander s’il existe un moyen de comprendre le monde autrement qu’à un niveau personnel. Parce que la vie aura toujours ensuite un goût doux-amer. Malgré – ou à cause de – cette lueur d’espoir à la Ernest Hemingway.

Le soleil se lève toujours quelque part. Et quelque part dans le monde, le jour paraît.

 

Comments: 1

  1. Nathalie says:

    Je le mets dans ma liste de livres à lire!

quelque chose à dire