Cette chose étrange en moi – Orhan Pamuk

écrit par murielle

On apprend un pays en y vivant ou en lisant ses écrivains.  Par exemple, la Turquie. Je n’y connaissais rien mais j’en sais un peu plus maintenant que j’ai lu Cette chose étrange en moi d’Orhan Pamuk.

L’invention de la Turquie en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk et ses collègues a entraîné une coupure imaginative de ses racines ottomanes. Bien que les dirigeants ottomans aient commencé à s’occidentaliser, la nouvelle nation s’est présentée en opposition à son passé dans la politique, l’habillement, l’écriture, les mœurs et le discours. Atatürk lui-même a cherché dans des traditions locales négligées une histoire différente de celle que les dirigeants ottomans avaient longtemps choisie.

Orhan PamukL’histoire : la vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut Karatas et l’histoire de ses amis et Tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012, vue par les yeux de nombreux personnages. 

Le lecteur suit un vendeur ambulant, Mevlut- qui propose des yaourts, du riz et des pois et la boza, l’emblématique boisson turque de blé fermenté –  à l’intérieur et à l’extérieur des quartiers les plus pauvres et des anciennes allées et passages d’Istanbul.

Telle une composition musicale pour plusieurs voix, Cette chose étrange en moi permet à chaque personnage de raconter sa part de l’histoire de Mevlut.

Né dans un village pauvre de l’Anatolie centrale en 1957, Mevlut quitte son domicile 12 ans plus tard et suit son père à Istanbul. S’ensuivent des tentatives infructueuses de scolarisation, petites entreprises, engagements politiques jusqu’à ce que Mevlut tombe amoureux d’une fille de 13 ans. Au cours de trois longues années, il écrit des lettres d’amour, qu’il confie à son frère, en disant qu’il veut l’épouser. Enfin, le frère arrange la fugue des amoureux.

Tout est prévu pour que le couple s’enfuit, mais, juste avant d’embarquer dans le train, Mevlut découvre que la fille que son frère a ramenée avec lui n’est pas celle dont Mevlut est amoureux, mais sa sœur aînée Rayiha qui a reçu les lettres. Mevlut ne dit rien, accepte son destin et tente de comprendre ce nouvel amour qui naît de la tromperie de son frère.

Son attitude n’est pas une résignation, mais une reconnaissance pour des cadeaux inattendus. C’est ainsi… la vie de Mevlut est une reconnaissance généreuse, reconnue et une acceptation merveilleuse de ces révélations.

Contre toute attente, Mevlut et Rayiha vont s’aimer et avoir deux filles, Fatma et Fevziye. Malgré la pauvreté, leur foyer est plein d’affection.

Il vivait là les jours les plus heureux de sa vie et qu’aucune mauvaise conscience n’était de taille à occulter son bonheur, il sentait que cette culpabilité provenait d’une source encore plus profonde : il avait l’impression d’avoir usurpé une place au paradis.

Tout en posant des questions philosophiques sur l’importance des intentions par rapport aux résultats, Pamuk célèbre le mariage, la parentalité et même la famille élargie.
C’est un roman joyeux mais avec son lot de tragédies ; qu’ils fuient ou entrent dans des mariages arrangés, les personnages féminins doivent obéir à leur mari.

Pour des millions de femmes tout au long de l’histoire, on nous rappelle que le mariage est une transaction ; elles sont vendues et achetées. C’est ainsi que le chapitre 12 s’intitule Prendre femme au village. Et une des filles d’expliquer « Aucune de nous n’est à vendre ». Et pour quelques hommes et pères de comprendre.

Seul personnage masculin de sa génération à ne pas devenir riche pendant l’ère de la modernisation de la Turquie, Mevlut n’est pas pour autant un échec. Il est fort de ses relations, du travail et de son attachement à sa ville. Alors que les conflits politiques et religieux grondent en arrière-plan, il apprécie les détails quotidiens qui révèlent les effets profonds du temps.

Bien que ce roman se lise parfois comme un mélange de manuel d’histoire et de mémoires privées, c’est avant tout une lettre d’amour à une ville dans toute sa gloire fanée, désordonnée et poussiéreuse. Le constat est sévère mais tendre.

Après le tremblement de terre de 1999, Mevlut se surprenait parfois à penser […] au séisme majeur qui se profilait et menaçait de détruire toute la métropole comme l’annonçaient les scientifiques. Il éprouvait alors le caractère profondément éphémère de cette ville qu’il habitait depuis quarante ans et dont il avait franchi le seuil de milliers de foyers, l’existence qu’il y a avait menée et tous ses souvenirs.

 

quelque chose à dire