Le Sympathisant – Viet Thanh Nguyen

écrit par murielle

Ce week-end aurait gagné le prix du week-end le plus calme et solitaire du mois – voire du semestre – sans la lecture d’un roman qui m’a fait oublié les heures.  Le Sympathisant de Viet Thanh Nguyen – prix Pulitzer – est le roman parfait quand les jours se suivent et se ressemblent, quand on s’ennuie et rêve d’être ailleurs ou quelqu’un d’autre.

Le Sympathisant - Viet Thanh NguyenL’histoire : je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double. Ainsi commence l’hallucinante confession de cet homme qui ne dit jamais son nom. Un homme sans racines, bâtard né en Indochine coloniale d’un père français et d’une mère vietnamienne, élevé à Saigon mais parti faire ses études aux États-Unis. Un capitaine au service d’un général de l’armée du Sud Vietnam, un aide de camp précieux et réputé d’une loyauté à toute épreuve. Et, en secret, un agent double au service des communistes. Un homme déchiré, en lutte pour ne pas dévoiler sa véritable identité, au prix de décisions aux conséquences dramatiques. Un homme en exil dans un petit Vietnam reconstitué sous le soleil de L.A., qui transmet des informations brûlantes dans des lettres codées à ses camarades restés au pays. Un homme seul, que même l’amour d’une femme ne saurait détourner de son idéal politique…

Le roman étonnant de Viet Thanh Nguyen nous mène dans l’esprit de cet agent double, un homme dont les idéaux élevés nécessitent  de trahir les personnes les plus proches de lui.

Roman d’espionnage prenant,  exploration intelligente de la politique menée à l’extrême et histoire d’amour en mouvement, Le Sympathisant explore une vie entre deux mondes et examine l’héritage de la guerre du Vietnam dans la littérature, le cinéma et les guerres encore menées aujourd’hui. Il peut être lu comme un roman d’espionnage, un roman de guerre, un roman d’exil, un roman d’idées, un roman politique, un roman sur les films et un roman sur d’autres romans.

Le héros, fils illégitime d’un prêtre catholique français et d’une villageoise vietnamienne adolescente, est en contradiction avec le monde qui l’entoure. Cette double identité est la source de sa douleur et de son pouvoir. Il va aux États-Unis dans les années 60 pour suivre des études et absorbe de la vie américaine, tout ce qui est barbare et brillant. Puis il retourne au Vietnam pour aider à garder tout cela à l’écart et se trouve quasi-naturellement enrôlé comme espion en travaillant dans l’armée sud-vietnamienne et servant un général – avec de solides liens avec la CIA – en tant qu’aide de confiance.

La chute de Saigon en 1975 par les forces communistes et l’évasion désespérée des citoyens sud-vietnamiens – les élites, les coopérateurs américains, les gens ordinaires – constituent la première séquence majeure du roman. Alors que les civils et les rangs restants de l’armée vaincue se battent pour des places dans les avions, la mort se fait proche : « Nous écoutâmes le chant des roquettes katioucha qui sifflaient au loin comme des bibliothécaires exigeant le silence absolu ».

Les roquettes ne sont pas très loin pendant très longtemps ; au milieu des corps carbonisés et des C-130 éclatés, le capitaine, le général et la famille du général s’en sortent, avec l’ancien ami du capitaine, Bon, futur assassin professionnel, dont la femme et le jeune enfant sont abattus sur le tarmac. Graphique, tendu, sans un temps de respiration, l’ensemble de la séquence est émotionnellement déchirant et exceptionnellement lisible.

Le rythme devient par la suite plus modéré, quand les réfugiés s’installent en Californie. C’est alors le compte-rendu de la vie des immigrants des années 70 et 80, ainsi que l’anomie, la nostalgie et les conflits générationnels, au milieu des magasins d’alcool et des restaurants ethniques.

Le capitaine trouve un travail dans une fac locale sous la supervision d’un universitaire orientaliste tout en restant en contact étroit avec le général et ses projets de contre-révolution.

« Devant cette bande d’étrangers en tenue de camouflage faisant des entraînements militaires et de la gymnastique, un xénophobe aurait pu nous prendre pour l’avant-garde de l’invasion asiatique du territoire américain, le péril jaune s’abattant sur la Californie, le rêve diabolique de Ming devenu réalité. On en était loin. Pour tout dire, en se préparant à envahir notre patrie devenue communiste, les hommes du général étaient en train de se transformer en nouveaux Américains. Car, après tout, rien n’était plus américain que brandir un pistolet et s’engager à mourir pour la liberté et l’indépendance, sauf s’il s’agissait de brandir un pistolet pour priver quelqu’un d’autre de sa liberté et de son indépendance. »

Les efforts du général sont alimentés par sa paranoïa – raisonnable – sur l’existence d’espions et d’informateurs dans les rangs de la communauté sud-vietnamienne en exil. À son tour, le capitaine, travaillant avec un Bon désespéré, doit exécuter des ordres de mort contre des hommes innocents, ne serait-ce que pour apaiser le général et protéger sa propre couverture.

L’histoire continue, tout aussi passionnante, toute aussi prenante et ne vous lâche pas jusqu’à la fin. La réflexion sur la vie et la mort est là, lancinante.

« Vivre, c’était être hanté par l’inexorabilité de sa propre déchéance, et être mort, c’était être hanté par le souvenir d’avoir vécu. »

Le Sympathisant est une excellente œuvre littéraire, qui finit, avec une troublante résonance actuelle, dans un bateau de réfugiés où les idées opposées sur les intentions, les actions et leurs conséquences prennent forme humaine.

« Demain, nous rejoindrons les dizaines de milliers de gens qui ont pris la mer, réfugiés d’une révolution. […] Demain nous serons au milieu d’inconnus, de marins à contrecœur dont la liste provisoire peut être dressée. Parmi nous il y aura des nourrissons et des enfants, ainsi que des adultes et des parents, mais pas de vieillards, car aucun d’entre eux n’ose entreprendre ce voyage. »

« nous jurons de tenir, sous peine de mourir, cette seule promesse :
Nous vivrons ! »

 

Comments: 1

  1. Audrey says:

    Très envie de le lire. Les critiques sont pour la plupart très bonnes.

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