Le nez de Tim Roth

J’aime les tartes où la croûte est cassée et même un peu brûlée. J’aime le t-shirt avec une tache de lait encore un peu visible malgré les lavages parce que bébé a laissé sa trace. Un ourlet décousu. Les sourcils de Frida Khalo. J’aime toutes ces choses parce qu’il y a quelque chose d’imparfait avec elles. Parce qu’il y a quelque chose d’intrinsèque à leur forme qui me dit un peu de la façon dont elles ont été faites, une petite partie de leur histoire. Je les aime parce qu’elles sont incomplètes, qu’elles auraient pu, mais n’ont pas été améliorées.

Je ne sais plus qui a dit que toutes les choses sont plus belles pour leurs imperfections. Je pense que cela est vrai des œuvres d’art, des vins et des hommes. J’ai goûté des vins qui étaient présentés comme ordinaires, qui n’étaient pas millésimés, mais je les ai appréciés plus que les grands crus parce ce qu’ils avaient l’énergie de quelque chose d’imparfait en pleine progression, parce qu’ils avaient la sensibilité qui se dégage d’une œuvre faite par un humain, avec les défauts qui le caractérise, et non par une machine. Incomplets mais prometteurs, comme les hommes…

La perfection me gêne. On vit entouré de perfection. De choses qui fonctionnent parfaitement, techniquement compliquées et incompréhensibles. Les ordinateurs, les avions, la machinerie médicale, les robots. Je n’ai pas la moindre idée de la façon dont ils ont été conçus, comment ils fonctionnent et comment ils ont été mis en place en premier lieu. Ils sont un mystère technique et intellectuel. Et cela est magnifique. Mais c’est aussi la réalisation que l’on vit dans un monde que l’on ne contrôle pas et qui nous est souvent étranger. Peu d’entre nous vivent dans des zones rurales, loin de la « civilisation », collectent des brindilles pour le feu du soir et vivent en harmonie avec la terre tout le temps.

En d’autres termes, très peu d’entre nous sont dans le contrôle et la compréhension complète de tous les éléments de notre vie immédiate. Au lieu de cela, nous faisons partie d’une énorme machine sociale étonnamment complexe: utiliser les systèmes de transport, payer des impôts, surfer sur internet, utiliser sa carte bancaire, etc. Je fais toutes ces choses et globalement je suis satisfaite. Je suis consciente et reconnaissante du progrès, je sais combien parfois cette perfection mécanique et robotique facilitent ma vie quotidienne, voire même l’enrichit.

Tim Roth

Et quand quelque chose ne fonctionne pas comme on le voudrait, quand on est confronté à l’inattendu, à la petite erreur, cette partie d’incomplétude nous rappellent qu’il y a une personne derrière le produit ou la machine. Ce sont les erreurs humaines qui nous montrent ce qui se passe quand quelque chose va mal, qui nous font comprendre que cette exigence de la perfection est vaine.

J’aime l’imperfection parce qu’elle est humaine. J’aime les ratés, les défaillances, les erreurs qui font me questionner et évaluer ce qui est important. Parce que la perfection ne mène nulle part, elle est comme un arrêt complet, une fin.

Et je rêve d’un monde où l’imperfection ne serait plus une tare. Où la chirurgie esthétique, les émissions culinaires à la télé et la publicité pour tout ce qui brille n’existeraient plus. Où cette pression d’être parfait serait désuète. Où le normal ne serait pas la recherche de la perfection. Parce que je voudrais continuer à aimer pour longtemps les vins trop âpres, les croûtes brûlées, les rondeurs de Christina Hendricks et le nez de Tim Roth.