Passé composé

Il l’a quittée. Quand on lui a demandé pourquoi, il a dit:  » trop de passé en commun ».  Tout le monde a pensé que c’était une expression triste. Personne n’a compris qu’il donnait seulement un éclairage différent, un éclairage qui contredit la mythologie du mariage – celle qui dit que le temps apporte un approfondissement et un enrichissement dans la vie d’un couple. Celle qui dit que nous partageons des souvenirs, des expériences comme la rencontre, parfois des enfants, parfois du bonheur et parfois des tragédies. 

Parce que les souvenirs sont après tout, uniquement des fantômes, des moments qui s’en sont allés pour toujours et dont ils ne restent que de pâles reflets. Mais comme des instantanés superficiels, une fois partis, ils n’ont plus de pouvoir.

Il pense que les couples n’ont que sept ou huit sujets de disputes. Ce sont les mêmes arguments répétés encore et encore, et leur force ne fait qu’augmenter au fil des années. Il n’avait plus envie de ça. Parce qu’avec elle rien n’était jamais réglé, il ne pouvait plus entendre les mêmes mantras: « tu fais toujours ça », « tu ne changeras jamais », « pourquoi tu ne m’écoutes jamais »? Il avait compris que rien n’est jamais résolu. Dans une relation qui dure, chaque nouveau moment de dysharmonie ou de désaccord alimente une version précédente du même argument. Un passé qui vit dans le présent, quelque chose qui n’a rien d’objectif, qui se nourrit des rancoeurs au lieu des faits. 

Alors qu’après tout, un passé est inévitable – dès l’instant où on entre dans une relation, le passé se crée. Et avec un peu de chance et de patience, il n’encombre pas. Mais cette fois, le passé a pris trop de place. Plus envie de cette ombre omniprésente. Plus envie d’entendre les reproches, plus envie de composer avec le manque de confiance de l’autre. Il a mis fin à leur histoire parce qu’il y a trop de passé en commun.

L’histoire, comme une idiote, mécaniquement se répète. Paul Morand