Dans les yeux des autres

Written by murielle

Il y a quelques jours de cela, je parlais du lien entre la fiction, l’écriture et la vie réelle. J’ai aussi pas mal parlé de la famille. Et vlà t’y pas que je lis le dernier roman de Geneviève Brisac Dans les yeux des autres pour en faire la critique dans Eklektika. Ma réaction immédiate fut de penser que ce roman avait été écrit pour moi. Il y a des histoires qui vous parlent, qui vous touchent et qui remuent plus que de raison, juste parce que c’est le bon moment. Alors que dire, sinon que je suis ravie du retour au roman de Geneviève Brisac. Et que je vous conseille de la lire.

dans-les-yeux-des-autresPrésentation de l’éditeur :

Anna est idéaliste. Molly, sa sœur, est réaliste. L’une traque la vérité dans les mots, l’autre la réalité dans l’action. Mais toutes deux militent pour la victoire de la Révolution. Avec leurs compagnons, Marek et Boris, elles se prennent pour les trois mousquetaires de la liberté.Vingt ans après : Anna est devenue écrivain, elle a connu le succès, puis le dénuement et l’oubli. Molly est médecin et affronte la misère du monde. Marek est mort en prison au Mexique, après l’échec de la lutte armée. Boris, lui, continue à se battre – en vain ? C’est alors qu’Anna décide de relire ses carnets. Une mère excentrique, des amants inconstants, le rêve d’une communauté utopique et l’éclat trompeur du milieu littéraire, une balade dans l’Italie « rouge » sont quelques-uns des thèmes et des personnages de ce roman incroyablement vivant, dont l’humour ne parvient pas toujours à dissiper la mélancolie. Complice mais féroce, Geneviève Brisac se penche sur leur destin, leurs engagements et leurs désillusions. Car c’est, bien sûr, d’une éducation sentimentale qu’il s’agit ici. Celle d’une génération qui, à défaut de se perdre, n’a jamais cédé sur son désir.

Il est dit que Geneviève Brisac a mis huit ans à écrire ce livre inspiré des « Carnets d’or » de Doris Lessing. Cette dernière avait imaginé un personnage de romancière qui tient son journal intime en plusieurs carnets: noir pour son travail, rouge pour son engagement politique (au Parti communiste), jaune pour ses sentiments et bleu pour sa réflexion sur soi. Le Carnet d’or les rassemble tous. À travers ces carnets, elle dresse le portrait de femmes de l’après-guerre: révoltées, engagées et désireuses de devenir indépendantes. (En France, l’œuvre a été traduite tardivement, en 1976, et a reçu le prix Médicis étranger.)

Ce qui est évident c’est que ce roman n’est pas un roman français, vous savez que c’est plutôt un compliment sous ma plume. C’est un roman américain. Une histoire avec tous les ingrédients qui en font un grand roman anglo-saxon. Des personnages, des caractères, des vies, des sentiments forts et passionnés, des vies d’aventure, des vies intérieures et intimes avec une réflexion sur l’utilité du combat idéologique et politique. Il y a de l’amour et des sentiments, des luttes familiales et des déchirements.

Ce n’est pas un roman de femme pour les femmes. C’est un roman de femme pour celles et ceux qui voient plus loin que le bout de leur nez, qui croient qu’un combat, quel que soit le combat, se fait ensemble et se gagne – ou se perd – ensemble.

C’est aussi l’histoire de deux sœurs, qui se sont aimées puis moins aimées parce que la vie apporte son lot d’incompréhension et d’amertume. Et parce qu’Anna est écrivain.

«Anna s’est entraînée à mettre en mots, en phrases, sans clichés, sans redites, les espoirs brisés, les amours trahies, les ironies du sort, les amitiés trompeuses, les ambitions ridicules, les appétits sordides, la fatigue de vivre et les désillusions, ce qui fait rire et ce qui fait pleurer, elle a tenté de dire d’une manière neuve que le roi était nu et la reine aussi. L’amour, la mort, la politique, la laideur des sentiments, les poils pubiens, les petits gestes ordinaires et sadiques, la méchanceté, ou simplement ce que nos existences recèlent de trop ennuyeux, elle a tout fourré dans un livre»

Il y a du Hemingway chez Anna. Une vie dédiée à la littérature qui passe par les épreuves de la pauvreté, la perte et par conséquent la solitude.

«Si l’on scrutait l’âme d’Anna, on découvrirait la naïveté de celle qui n’a pas compris que le temps passe pour de bon, et l’optimisme terrifiant qui jette des êtres par-dessus les balustrades. On peut se demander ce qu’Anna espère. Sans attendre de réponse, car la plupart des espoirs sont sans nom. […] «Anna attend qu’elle ajoute autre chose. Qu’elle jette une pelletée supplémentaire de terre et de crachats. Quelque chose comme Anna est au chômage, quelque chose comme il fut un temps où tout le monde parlait d’Anna. Vous savez ce qu’elle a fait, bien sûr ? Ou d’autres horreurs que l’on balance quand les gens ont le dos tourné, mais parfois aussi, quand ils sont vraiment à terre, devant leur figure.»

 

Subject: BRISAC Geneviève - Copyright: Philippe MATSAS/Opale - Date: 20120827-
BRISAC Geneviève – Copyright: Philippe MATSAS

C’est, enfin, une réflexion sur la littérature. Sur le travail de vérité et de fiction dans l’écriture. Peut-on écrire sur tout et sur les siens? Quel est le droit et le devoir de l’écrivain?

« Pourquoi écrire si cela ne dérange rien ni personne ? Les mots sont les armes de la pensée libre. Il faut s’en servir. (Sinon ils rouillent, sinon elle meurt.) Le silence, le règlement, la censure sont les principaux moyens de l’oppression politique, familiale, économique. Elle l’a pensé, elle l’a dit, l’a écrit et n’en a pas mesuré les conséquences. Le prix »

Molly est médecin. Idéaliste cabossée par les années:

«Je suis, se dit-elle, avec les malades, je suis évidemment de leur côté pour repousser les assauts des Maladies et de la Grande Faucheuse qui Pue. Inventer des ruses, gagner des parties entières et perdre. Leur enseigner à dire tout ce qu’ils sentent. À savoir ce qu’ils sentent. À nommer ce qu’ils sentent. Les aider à mieux habiter leur corps. À devenir invulnérables. À ne plus faire l’autruche devant les signaux évidents qu’envoient leur foie, leur cœur, leurs veines, leur œsophage, leurs ongles de pied. La médecine est un jeu et une roue, un langage et des silences. Un défi. Une guerre. Souvent quand je prends les armes, la partie est déjà perdue »

Je voudrais parler de Boris, le compagnon de Molly, un temps l’amant de Marek :

«Boris Yankel a grandi enfermé dans un livre. Le livre des poètes du ghetto de Czernowitz. Il ne connaît pas les mots du monde qui l’entoure […]
Alors il a recouru à ses armes habituelles. Il a rebaptisé les enfants, il leur a raconté des histoires.
[…]
Boris est muet devant les adultes, d’une manière générale il ne sait pas quoi dire en société. Il aime parler aux enfants. Boris aime tous les enfants. Leur sourire. Leur faire sentir combien ils sont importants. Combien ils sont plus importants que les adultes ne le pensent. Boris aime leur faire comprendre qu’il les comprend. Il les jette en l’air pour les faire rire. Il voudrait pouvoir leur greffer dans l’âme la certitude d’avoir été vus. Vus par lui comme une réparation.»

Je voudrais parler de Marek, de ses désirs, de sa vision politique et de ses troubles. Et de Karim, mort parce que la vie l’avait trop déçu.

Je voudrais parler de la mère, Mélini. Figure écrasante, envahissante, insupportable qui aime si mal.

« Anna ne connaît que deux phrases sur les mères. La première est : Elle était exubérante, folle, comme seules les mères savent l’être. Et la seconde : Dans une existence, la mère est la personne la plus étrange, la plus imprévisible, la plus insaisissable, que l’on puisse rencontrer. On dirait les axiomes d’un problème d’algèbre.Devant l’équation, Anna se sent comme une poule devant un couteau.»

Je voudrais parler de tous les poètes qui font leur apparitions grâce à quelques phrases au détour d’une page mais le plaisir de la découverte ou la re-découverte serait gâché. Les littéraires parmi vous aimeront les références.

Je voudrais que vous aimiez ce livre comme je l’ai aimé.

Comments: 6

  1. Laurent says:

    Oui. Je t’ai lu sur l’autre site au drôle de nom, tu as un peu changé l’intro. Tu m’as donné envie de le lire mais j’ai déjà trop de livres qui s’empilent et qui prennent la poussière.

  2. Nathalie says:

    Je fais confiance à Brisac pour écrire un beau roman. Elle est super.

  3. Marie-Claire says:

    Murielle. Merci. Je viens de terminer ce roman et j’en ai encore la chair de poule. Je ne vais pas analyser ici les raisons de mon émotion mais crois comprendre pourquoi tu l’as autant aimé. Tu t’appelles Anna. Pardon si je suis indiscrète. Si ce livre ne gagne aucun prix c’est que les jurés ont un problème!

  4. Je ne suis pas tente par ce genre de livre. Mais bon, il ne faut jamais dire jamais :)

  5. Fred says:

    Oui. Comme la tartine brûlée. Je pense que c’est tout de même un livre de femme pour les femmes. Est-ce qu’il y a une poursuite de voitures ou une explosion?

    • Ah là là, que ça m’énerve cette définition. La prochaine fois je parlerai d’un livre qui contient de la violence, des explosions, des scènes de sexe lesbien et une prise d’otages dans la Playboy Mansion.

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