20 000 jours sur la terre

écrit par murielle

20-000-days-on-earthNick Cave conduit une voiture, avec Ray Winstone comme passager, le long du bord de mer de Brighton et j’écoute leur conversation. Ils discutent des possibilités de transformation offertes à une rock star par opposition à celles qui sont offertes à un acteur. Cave a déjà exprimé l’opinion que, contrairement à un acteur, une star du rock ne peut jamais éliminer réellement le masque qu’elle a créé pour elle-même, même dans les coulisses, mais la conversation semble être partie légèrement hors-piste.

Elle est passée des débuts de Cave à Melbourne : « Tu n’as jamais écrit une chanson sur la plage? Mais tu es Australien! » bafouille un Winstone incrédule, peut-être pas au fait de The Birthday Party, hymne insouciant comme une ode à la plage, au soleil et aux beautées en bikini de St Kilda. Ils ont maintenant passés au sujet du « fish & chips ». Comme beaucoup de choses, Cave atteste, ils sont d’une qualité supérieure dans sa patrie comparés à ceux de la Grande-Bretagne. Cette suggestion semble piquer la fierté nationale de Winstone : « Si le fish & chips est tellement bon en Australie, pourquoi ne pas retourner là-bas? »

Écouter et regarder Cave et Winstone argumenter sur le poisson-frites tout en faisant semblant de conduire de Brighton à Rottingdean est une manière profondément bizarre de passer une partie de son mercredi, mais une atmosphère d’étrangeté semble s’être attachée à 20.000 jours sur la terre, documentaire de Iain Forsyth et Jane Pollard sur Nick Cave.

Peut-être parce qu’il a été tourné en secret. Il était déjà en cours quand Cave a sorti son 15e album avec les Bad Seeds, Push the Sky Away. Forsyth et Pollard – qui ont d’abord travaillé avec Cave sur la vidéo pour son single 2008 Dig! Lazarus Dig ! – ont profité de l’invitation de Cave de filmer les sessions d’écriture de l’album.

Cave n’a fait aucune mention du film dans les interviews qu’il a donné pour promouvoir sa sortie plus tôt cette année. Il ne savait pas ce qui allait se passer ou ce que les réalisateurs allaient en faire. Il avait simplement comme instruction de leur faire confiance. Et ce n’est que maintenant que tout prend un sens.

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Cette tentative plutôt réussie d’un doc-rock artistique et avant-gardiste voit Nick Cave nous promener dans sa vie. Inspiré par une ligne inutilisée dans son carnet de chansons – il était précisément âgé de 20 000 jours lorsque le travail sur Push the Sky Away avait commencé – le film raconte l’histoire d’un jour romancée de sa vie, rempli de scènes conçu par Forsyth et Pollard « comme des situations réelles et construites dans lesquelles Nick peut improviser ».

Il écrit dans son bureau, parle avec ses amis – Ray Winstone et Kylie Minogue – déjeune avec son principal collaborateur Warren Ellis, répète avec les membres de son groupe, discute avec un psychanalyste, commente des vieilles photos « important shit at the time » et passe du temps avec ses jumeaux. Il raconte également sa rencontre avec sa femme, « un big crash bang ».

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20 000 jours choisit certainement une approche non conventionnelle. « La seule chose qui semble si répandue dans genre de docs de la musique contemporaine est qu’ils veulent tous obtenir quelque chose derrière, révéler quelque chose, enlever le masque, enlever le mythe », dit Forsyth.

Ce docu-fiction a été influencé, disent-ils, par One Plus One – dans lequel Jean-Luc Godard entrecoupe un film des Rolling Stones pendant l’enregistrement de Sympathy for the Devil avec des images mises en scène impliquant des militants de la cause noire et un acteur qui se présente comme la personnification de la démocratie, ainsi que par The Song Remains the Same, le film Led Zeppelin souvent tourné en dérision, avec de longues séquences de fiction dans lequel les membres du groupe allaient à la rescousse de damoiselles et escaladaient des montagnes chercher l’illumination…

Malgré les artifices qui entourent le film, il y a quelque chose de remarquablement intime. Cave avec Kylie. Cave mangeant un toast devant la télévision avec ses fils Arthur et Earl, apporte une domesticité confortable qui n’est que légèrement affaiblie par le fait qu’ils regardent les scènes finales sanglantes de Scarface : « Dis bonjour à mon ami Leedle » disent-ils en choeur.

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L’idée derrière le documentaire est originale et efficace, même si certaines scènes sont un peu hasardeuses. L’équilibre entre ce qui est mis en scène et ce qui est improvisé est remarquable, le mélange de direction et de spontanéité est quasi magique et inattendu. Mais ce film ne doit en aucun cas créer un précédent ; si Mick Jagger avait tenté quelque chose du même acabit, le résultat serait différent voire atroce.

Si ça marche, c’est certainement parce que Nick Cave est le parfait sujet et acteur. Il est le personnage, un mélange fascinant de show man et de normalité.

Voir ce film c’est comprendre que la mémoire intime de chacun finit par se mêler à l’imagination. Et Nick Cave de terminer :

Qui connaît sa propre histoire? Ce n’est que confusion, écho, clameur. Notre histoire ne prend forme que lorsque nous la répétons encore et encore. À nous-mêmes ou aux autres. Les fantômes du passé doivent parfois ressurgir car ils étaient cachés depuis trop longtemps et réclament de l’attention. C’est à ce moment que se rencontrent la réalité et l’imagination. C’est là qu’existent la joie, les larmes, l’amour. C’est là. C’est là où nous vivons.

 

 

Comments: 4

  1. Peyo says:

    Il ne sort qu’en décembre ici.

    • Oui, il n’est pas banal. Et en même temps sa vie en Angleterre l’est plutôt, totalement lambda à Brighton.

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