Il est de retour

Parce qu’il faut s’intéresser à tous les genres de livres, j’ai passé quelques heures à lire le dernier Zemmour, obtenu gratuitement, m’empresse-je de signaler. Étant dans le doute le plus absolu quant à l’objectif de cet ouvrage, j’ai pensé un moment que c’était une parfaite parodie. Un livre-farce écrit par un journaliste qui se moque des préjugés, qui en fait trop pour montrer les travers de notre époque qui cherche des valeurs refuges face à la montée des extrémismes, blah blah blah…

J’ai déchanté dès l’introduction : « La France fait peur, la France se fait peur. La France est de moins en moins aimable ; la France ne s’aime plus. La douce France vire à la France amère, malheureux comme Dieu en France ».  Ce n’était ni amusant, ni suffisamment crédible, ni même vrai. Puis la reprise déformée volontairement d’une expression yiddish était malvenue.  Malheureusement, j’ai compris qu’il suffit d’avoir un ordinateur, un boulot dans les média et l’envie d’en découdre avec tout le monde pour pondre et vendre un ramassis de saloperies et les faire passer pour des faits. (Si l’envie vous prend de le lire, faites le mais ne l’achetez pas. Il est facile de le lire en ligne en PDF gratuitement ; ce serait dommage de donner de l’argent au bonhomme…)

Je suis donc allée chercher du coté de la parodie récente en espérant (sou)rire un peu. J’ai donc choisi Il est de retour de Timur Vermes.

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L’histoire :

Soixante-six ans après sa disparition, Hitler se réveille dans un terrain vague de Berlin. Et il n’est pas content : comment, plus personne ne fait le salut nazi ? L’Allemagne ne rayonne plus sur l’Europe ? Depuis quand tous ces Turcs ont-ils pignon sur rue ? Et, surtout, c’est une FEMME qui dirige le pays ?
Il est temps d’agir. Le Führer est de retour et va remettre le pays dans le droit chemin. Et pour cela, il lui faut une tribune. Ça tombe bien, une équipe de télé, par l’odeur du bon client alléchée, est toute prête à lui en fournir une.
La machine médiatique s’emballe, et bientôt le pays ne parle plus que de ça. Pensez-vous, cet homme ne dit pas que des âneries ! En voilà un au moins qui ne mâche pas ses mots. Et ça fait du bien, en ces temps de crise… Hitler est ravi, qui n’en demandait pas tant. Il le sent, le pays est prêt. Reste à porter l’estocade qui lui permettra d’achever enfin ce qu’il avait commencé…

Telle est la mise en place du roman satirique du journaliste allemand. Accusé – peut-être à tort – de banaliser le mal, Il est de retour a reçu un accueil assez froid de la presse allemande. Mais le public, lui, a adhéré à l’idée, avec plus d’un million d’exemplaires vendus. Il faut dire que le marketing cynique (redondance) entourant le livre a été efficace ; couverture au graphisme épuré représentant la coupe de cheveux et la moustache identifiables et le prix fixé à 19,33 euros…

 

Pour l’ancien Führer, devenu un quidam parmi d’autres, les débuts sont difficiles. Mais très vite, pris pour un sosie, il se retrouve engagé dans un show télé. Ses discours empreints de national-socialisme sur la grandeur et la décadence de l’Allemagne font bientôt de lui une nouvelle star, notamment célébrée sur YouTube.

Quel livre étrange! Ici, Hitler est un vieux «domestiqué», qui pourrait facilement trouver sa place dans une émission radio comme Les Grandes Gueules sur RMC, un peu réactionnaire, un peu poujadiste, un peu amusant quand il se plaint sur la façon dont les jeunes ne regardent pas où ils vont dans la rue parce qu’ils sont en train de regarder leurs smartphones.

En effet, la blague sur les producteurs télé – qui pensent qu’Hitler est un acteur satirique et intelligent alors qu’en fait il est lui-même et très sérieux – pourrait tout aussi être une blague sur le roman lui-même. Il permet rarement à son anti-héros d’être plus inquiétant qu’un homme provocateur, qui croit parler au nom du peuple, une sorte de Zemmour ou un autre polémiste ou un de ces politiques populistes, la liste est trop longue, faites votre choix et ajoutez quelques croix gammées.

Il y a la patronne de télévision qui met en garde sa nouvelle star :

«Il n’y a qu’une chose sur laquelle nous devons être parfaitement clairs.
Tout en parlant, Mme Bellini m’avait regardé avec gravité.
« — Et de quoi s’agit-il ?
— Nous sommes bien d’accord : les “juifs” ne sont pas un sujet de plaisanterie !
— Vous avez absolument raison », répondis-je, presque soulagé. Enfin une personne qui savait de quoi elle parlait.»

Mais les explosions occasionnelles de rodomontades antisémites dans le récit sont soigneusement rangées ou bien placées : le minimum nécessaire pour donner une impression d’authenticité. Et les analogies historiques avec de grands moments de l’histoire nazie, dont ce Hitler est très friand, sont devenus une monnaie métaphorique rarement coquine.

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Même WH Auden était plus comique quand il parlait de sa désapprobation du nombre d’anti-fascistes dévots qu’il connaissait qui ont mené leurs vies érotiques comme s’ils étaient en train d’envahir la Pologne. Article en anglais ici

Mais cette dilution même de Hitler le haineux virtuose est délibérée, comme un autre symptôme de ce que les événements fictifs du roman diagnostiquent – une nostalgie mélancolique pour un leader fort avec des idées claires qui renforcerait la fierté nationale. Un Hitler avec les mauvais choses un peu brouillées par le passage du temps. Dans l’une des rares incursions brèves du roman en dehors de la politique allemande, Hitler mentionne admirativement Vladimir Poutine, mais il ne peut pas tolérer l’habitude du russe de se montrer torse nu faire du parachute ascensionnel ou lutter avec des crocodiles.

Une telle interprétation, cependant, ne fait rien pour diminuer le problème du roman, qui est, franchement, un peu ennuyeux. Les observations sociales et politiques peuvent être délicieusement ridicules, mais la satire est toujours benoîtement évidente dans ses objectifs caricaturaux.
Les gens des média sont obsédés par l’audimat, les politiciens modernes sont opportunistes, les gens du bas sont ivres à l’Oktoberfest…

« L’un s’étonnait qu’il ait fallu un personnage représentant Hitler pour pointer du doigt ce qui était en fait au cœur de l’émission de Wizgür : l’accumulation des clichés concernant les étrangers. Les deux autres disaient que, grâce à mon « intervention magnifiquement méchante », Wizgür avait retrouvé le mordant qu’il avait perdu depuis un bon moment.
« Alors ? me demanda le kiosquier. Satisfait ?
— Ce n’est pas la première fois que je pars de tout en bas, dis-je en prenant une gorgée de thé. À une époque, je parlais devant une vingtaine de personnes, dont un tiers avait atterri là par erreur. Non, je ne peux pas me plaindre. Il faut que je regarde devant moi. Et vous, vous avez trouvé ça comment ?
— Bien, dit-il. Fort, mais bien. Seul Wizgür ne paraissait pas vraiment enchanté.
— Oui, ça aussi, je l’ai connu par le passé. Ceux qui sont bien installés à leur poste crient toujours le plus fort quand des changements s’annoncent. Ils ont peur pour leurs prébendes.
— Il va vous garder dans son émission ?
— Il fera ce que la société de production lui dira de faire. Il vit du système, il doit en suivre les règles. »

Plus sérieusement, beaucoup de pages peuvent être sautées avec une multitude de conversations artificielles dans lesquelles ceux qui ne sont pas Adolf Hitler s’émerveillent de la capacité d’Hitler à rester dans son personnage, tandis que Hitler lui-même est bien… Hitler.

Ainsi dans une sauterie improvisée :

« C’est un hasard ? Je veux dire, le fait que vous soyez également végétarien ?
— Absolument pas, c’est une affaire de raison. Cela fait si longtemps que je le suis que ce n’était plus qu’une question de temps pour que d’autres y viennent aussi. Sauf que ça n’a pas l’air de s’être beaucoup répandu dans les buffets.
— Non, je veux dire : vous l’avez toujours été ou seulement depuis que vous êtes Hitler ?
— J’ai toujours été Hitler. Qui aurais-je pu être avant… ?
— Bien sûr, mais peut-être que vous avez essayé d’autres personnages. Churchill… Honecker…
— Himmler croyait à ces fariboles ésotériques, la métempsychose et toutes ces choses mystiques. Je n’ai jamais été ce Honecker auparavant. »
Sawatzki me regarda. « Et vous n’avez jamais l’impression d’en faire un peu trop ?
— Il faut toujours tout faire avec détermination et fanatisme. Sinon, on n’arrive à rien. »

Mais ce livre n’est pas une farce : une farce nécessite un tracé dense. Quelque chose de plus réfléchi pour en faire quelque chose de fort.

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Et on se met à penser que, à bien des égards, la scène du bunker re-sous-titrée de La Chute – dans laquelle Hitler, interprété par Bruno Ganz, est montré en train de râler contre la nouvelle fin de Watchmen, appeler un call centre en Inde parce-que son ordi ne marche pas, ou se plaindre que son compte Xbox a été verrouillé – accomplit beaucoup plus que ce roman.

En une fraction de temps, les remixes satiriques et parodiques expriment toutes nos frustrations modernes les plus triviales dans une explosion cathartique de rage interdite. Et la plupart du temps, c’est plus amusant.

L’idée de ce livre était excellente, mais il manque un auteur avec plus de talent et une meilleure plume pour rendre ce livre incontournable.