Lettres – Beckett

écrit par murielle

L’écriture est un réflexe face à l’absence, une tentative de prendre contact avec un lecteur lointain et insaisissable. Personne ne comprenait la fragilité de l’entreprise mieux que Samuel Beckett, dont le héros dans Malone meurt écrit lui-même jusqu’à la mort, et après l’affûtage de son crayon aux deux extrémités est heureux de voir que « mon avance n’est pas inépuisable ».

Mais malgré son scepticisme sur la création d’une relation, Beckett était un ami fidèle et un épistolier infatigable. Le premier volume de Lettres nous offre un premier portrait personnel et vivace de l’écrivain loin de l’idée que l’on peut s’en faire.

Ainsi dans le revue Critique consacrée à Beckett, l’auteur  Robert Pinget parlait de lui en employant les mots d’authenticité, de sensibilité et de morale, il soulignait « sa grande pitié pour la souffrance humaine » et il rappelle le conseil que « Sam » lui avait donné un jour :

Accrochez-vous à votre désespoir et chantez nous ça.

Dublin avec son temps humide et ses dimanches sobres le déprimait, il a donc passé une grande partie des années 30 à Londres, Paris, Hambourg et Berlin. Dans ses errances, les lettres le retenaient attaché à des amis indispensables comme l’historien d’art et poète Thomas McGreevy, son correspondant principal et futur directeur de la National Gallery de Dublin. Chaque message à McGreevy se concluait par un plaidoyer pour la réciprocité: « Écrivez vite » ou « Dépêchez-vous de répondre ».

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Beckett a laissé 15 000 lettres et ses éditeurs américains semblent déterminés à caser la plupart d’entre elles, avec leur propre commentaire pédant, en quatre volumes épais. Ce premier volume, 1929-1940, enregistre les efforts tâtonnants du jeune homme à faire son chemin dans le monde et commencer son apprentissage humain mais aussi littéraire et culturel.

Ses chaussures « explosent » sur le Boul ‘Mich à Paris, le réduisant à un clochard Chaplinesque, il plaide pour réviser des copies auprès de rédacteurs littéraires prétentieux de Londres et prouve sa résilience et son humour quand Murphy et d’autres ouvrages sont rejetés par les maisons d’édition.

Dans une des maisons où il est logé, il est reconnaissant d’avoir une grande chambre avec beaucoup d’espace pour faire les cent pas sur un plancher de linoléum qui ressemble à du « Braque vu de très loin« .

james-joyceUne de ses premières lettres est adressée à son mentor,  James Joyce, dont il fut le traducteur, chercheur et homme à tout faire tout au long de la décennie. Il rapporte également les drames qui l’entourent tout en reflétant obliquement sur sa propre soumission quand il se moque des admirateurs qui « se sentent honorés si Joyce signe un morceau de son papier toilette utilisé« .

Les services rendus ne sont pas entièrement désintéressés, puisque Beckett espère donner à sa propre carrière un « coup de pied au cul » en écrivant un hommage à Finnegans Wake pour un magazine français. Joyce au moins répond avec une sollicitude paternelle quand Beckett est poignardé à la poitrine par un clochard et intervient pour lui garantir une chambre privée à l’hôpital.

La mort de son père littéraire s’avère avoir un effet sur l’auteur puisque c’est seulement après avoir été libéré de l’influence intimidante de Joyce que Beckett trouvera sa propre voix. (Sa mort en 1941 sera l’événement traumatique qui commence le second volume). La mort du père de Beckett en 1933, avait eu un effet différent, la parole étant étouffée, disait-il à Thomas McGreevy.

« Il m’est impossible d’écrire sur lui, je peux seulement marcher dans les champs et franchir les fossés après lui… »

Quand il est à Dublin et McGreevy en France, il cite la recommandation de Stephen Dedalus sur « le silence, l’exil et la ruse » comme les tactiques qui aident un jeune artiste à survivre. Stephen Dedalus est l’alter ego de Joyce dans Portrait de l’artiste en jeune homme (1916) puis dans Ulysse.

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Le mantra sera toutefois modifié dans le cas de Beckett : il préfère l’expulsion à l’exil, et il décrit à plusieurs reprises son écriture comme l’évacuation des déjections corporelles. Les poèmes sont « pustuleux » ou bien ils explosent en lui comme des « missiles spermatiques« . Quand un journal accepte quelques-unes de ces « crottes de mon lavabo central« , il célèbre en tournant « Dies Irae » en un fluide, jaillissant « Dies diarrhoeae« . Les « Livres Intestinaux de Beckett », plaisante-t-il, devraient être distribués avec des échantillons de laxatifs pour promouvoir les ventes.

Sa critique littéraire est succinctement sanitaire, comme quand il souligne que « T Eliot est toilette (toilet) épelé à l’envers ». Dans une lettre cruciale à McGreevy sur « la desanthropomorphisation de l’artiste » – il explique son besoin d’échapper à la confession romantique, aspirant à l’austérité déshumanisée, qu’il trouve dans les peintures de Cézanne – Beckett conclut en s’excusant de sa « dégueulade ».

Même le portrait commence à être déshumanisé, puisque l’individu se sent de plus en plus hermétique, et seul, et que son voisin est un conglomérat aussi étranger qu’un protoplasme ou Dieu, incapable d’aimer ou de haïr un autre que soi-même ou d’être aimé ou haï par un autre que soi-même

Il considère écrire comme se tourner à l’envers, annulant le contenu du corps, enlevant le plus possible.

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Exilé de l’Irlande et de sa langue maternelle,  Joyce écrit Finnegans Wake dans un jeu de mots, polyglotte idiome de sa propre invention. Beckett offre son propre équivalent à ce babillage composite. Comme il voyage à l’étranger, il est constamment traduit, conscient que toute parole peut donner une traduction douteuse d’un sentiment. La « sensation de prendre racine » le dégoûte et lui fait penser à un polype malin; il se déracine par précaution en se tenant à l’écart de la langue qu’il doit utiliser comme un étranger intrigué et mystifié par le dialecte de la tribu.

Il passe à travers l’épreuve de Noël et du Nouvel An en Irlande en donnant aux fêtes leurs noms français et allemands, Noël et Silvestre. Une lettre écrite en allemand déclare qu’il est « difficile, voire inutile pour moi d’écrire en anglais officiel« , demandant la permission « de violer une langue étrangère » et espère une littérature futuriste du non-mot.

« Il faut espérer que le temps viendra […] où la meilleure manière d’utiliser le langage sera de le malmener de la façon la plus efficace possible ».

Finalement, Beckett constate que le medium le plus approprié au silence est le théâtre, puisque dans un jeu, l’action ou l’inaction questionne autant ou plus que la parole.

C’est la période de Beckett avant Beckett, la période d’un artiste et d’un homme qui cherche sa voie/voix en  approuvant et rejetant un modèle après l’autre.

À la fin de ce volume, il n’a pas encore écrit En attendant Godot. Le dramaturge Tom Stoppard dit qu’il a l’espoir de rester en vie jusqu’à ce que le reste de l’édition complète soit publiée. Je ne vais pas retenir mon souffle mais il y a de jolies découvertes et un plaisir à lire les lettres d’un homme qui se révèle complexe mais loin des poncifs intellectuels de pacotille. Il ne cesse de questionner la condition humaine avec une compassion et une humanité saisissantes.

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Comments: 6

  1. Audrey says:

    Ton article est bien et intéressant mais je ne suis pas sûre que ce soit un livre pour moi. Je préfère la lecture d’une biographie que des échanges de lettres. Et même si tu dis que Beckett est bien, il semble trop prise de tête pour moi. Je crois que je ne comprendrais pas tout :-)

  2. J’avoue que j’aimerais bien lire ce livre. Quelle belle tête, si photogénique. Polanski s’était inspiré de « Godot » pour son film « Cul de Sac », avec la regrettée F. Dorleac et l’admirable Donald Plaisance.

  3. Nathalie says:

    Oui. Je suis tentée et comme le dit Burntoast, il a une belle tête. Il est très beau, un physique entre intellectuel et romantique irlandais au visage sec, acéré. Avant même de devenir un auteur et quelqu’un de célèbre, il est déjà un personnage.

    • Oui, magnifique. Je me suis retenue pour ne pas poster plus de photos de lui mais difficile de choisir tant il était beau. Quelles belles rides aussi

  4. Nathalie says:

    j’ai oublié d’ajouter, je regarde l’émission ONPC et il y a en invité Clara Dupont-Monod qui a écrit « Le roi disait que j’étais diable ». Je l’ai lu, c’est un roman historique très bien fait qu’on ne lâche pas. Je te le conseille et au cas où tu l’as déjà lu, j’aimerais bien en lire une critique ici :-) Tes critiques sur l’autre site Eklektica sont bien mais le site n’est pas facile à lire et naviguer. Ce serait bien que tu les postes ici aussi. Je préfère la zenitude!

    • :-) J’ai commencé à le lire et j’en ferai un commentaire ici ou ailleurs. Il n’y a que le design du blog qui soit zen!

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