Des mères, des filles et des livres

écrit par murielle

Les relations familiales ont été la préoccupation des écrivains depuis longtemps. Les fils se séparent de leur père pour devenir des hommes – de nombreuses histoires se sont concentrées sur ce défi. Sur les fils et leurs mères aussi, quelque chose qui doit être le plus passionnant à lire. Mais beaucoup moins à été écrit sur la rupture des filles avec leur mère. Il m’a fallu ressortir mon encyclopédie de la mythologie pour trouver l’histoire de Perséphone et sa mère Déméter. Mais cette légende est une histoire d’amour malgré la séparation.

Je me suis demandé alors quels livres traitaient de la relation mère-fille qui est à mon avis la relation la plus intrigante et difficile

En ces temps où des mouvements politiques pensent qu’un enfant a besoin d’un papa et d’une maman pour grandir « équilibré », il est bon de rappeler que l’amour maternel est beaucoup plus compliqué et ambigu que ce qu’on veut nous faire croire. Parce que l’amour d’une mère pour sa fille ou inversement n’est absolument pas naturel ni évident. L’amour maternel comme instinctif est toujours aussi débattable. Il est des relations qui seront toujours conflictuelles et parler d’amour maternel comme quelque chose d’inné et intrinsèque est dangereux et profondément contre-productif.

Je me suis donc lancé à la recherche de livres qui traitent des mères et des filles autrement. Et finalement il y en a beaucoup plus que je ne pensais. N’hésitez pas à en ajouter à ma liste, suggérez, suggérez, il en restera quelque chose!

Un amour sous clef – Hanne Ørstavik

Johanne, une étudiante en psychologie, découvre un matin qu’elle est enfermée dans sa chambre. Cela le jour de son départ pour un séjour aux Etats-Unis avec son petit ami rencontré quelques semaines plus tôt. Tout au long de cette journée de captivité imprévue, la jeune femme va repenser aux divers événements de sa vie, s’interroger sur son identité et sur l’affirmation de sa personnalité – dans l’attente du retour de la mère, seule capable de la délivrer. Un langage simple, précis et décapé à l’extrême pour raconter une relation mère-fille étouffante, et comment le désir physique, les envies du corps, pulvérisent peu à peu les exigences strictes de la morale et les interdits religieux. Un récit d’où est exclu tout sentimentalisme.

C’est le livre dont je parlerai en détail certainement un jour. Ou comment Hanne Ørstavik traite des luttes internes d’une fille pour se détacher de la mère, et pourquoi il est si important de persévérer.

Une mort si douce – Simone de Beauvoir

Françoise de Beauvoir fait une chute dans sa salle de bain, elle se casse le col du fémur. Elle est transportée à l’hôpital. Pendant sa convalescence, les médecins détectent un cancer de l’intestin grêle qui se révèle foudroyant. Durant trois mois, Simone de Beauvoir et sa sœur Poupette vont se relayer au chevet de leur mère et assister à ses derniers moments.

Je ne tenais pas particulièrement à revoir maman avant sa mort; mais je ne supportais pas l’idée qu’elle ne me reverrait pas. Pourquoi accorder tant d’importance à un instant, puisqu’il n’y aura pas de mémoire? Il n’y aura pas non plus de réparation. J’ai compris pour mon propre compte, jusque dans la moelle de mes os, que dans les derniers moments d’un moribond on puisse enfermer l’absolu.

C’est un chef-d’œuvre. De Beauvoir décrit les derniers jours de sa mère et se penche sur leur relation en vue de sa mort imminente. Il est écrit avec empathie et honnêteté par une femme qui est arrivée à terme avec une mère difficile. Je suis de plus en plus admiratrice de Simone de Beauvoir. C’est un livre pour devenir sage et accepter ce qui ne peut être changé.

Grandmother and Granddaughter 1911-14, printed 1990 August Sander 1876-1964 ARTIST ROOMS Tate and National Galleries of Scotland. Lent by Anthony d'Offay 2010 http://www.tate.org.uk/art/work/AL00141
Grandmother and Granddaughter – August Sander

Sur ma peau – Gillian Flynn

Il y a quelque chose de profondément « malsain » dans ce livre; dans les caractères, dans l’histoire, dans les relations, dans le sexe, et jusque dans l’ambiance générale du roman. Sa lecture est cependant presque indispendable si vous aimez les psycho-thrillers.  Ce sont des histoires complexes avec des personnages complexes, des questions brutes et réelles plutôt que mélodramatiques. Les gens de ce roman sont en majorité fichus, tout le monde a un passé sombre et, paraît-il, une histoire d’horreur en soi.

Dans ma peau – Doris Lessing

L’auteur du Carnet d’or nous fait partager ses émois et ses découvertes de fillette, puis de jeune femme.

La petite Doris Taylor est tout d’abord une enfant de la violence, celle de la guerre de 1914 où son père a perdu une jambe, et celle d’une mère trop conformiste, trop rigoureuse, qui conduira l’adolescente à se révolter et à fuir le modèle maternel. C’est une biographie dans laquelle beaucoup de femmes pourront se reconnaître.

Mon père était affectueux, mais pas tendre. Aucun de mes parents n’aimait montrer ses émotions. Si ma mère avait eu une fille de la même substance qu’elle, tout se serait bien passé. Par malheur, elle avait une enfant hypersensible, ne cessant d’observer et de juger ce qu’elle voyait, de se battre, impressionnable, avide d’amour. Un enfant à vif, d’une vulnérabilité à fleur de peau.

mothers-and-daughters

Mildred Pearce – James M Cain

James Cain a écrit principalement des romans noirs dont le fameux Le Facteur sonne toujours deux foisMildred Pierce est un roman différent: c’est un roman de mœurs – une critique sociale et un portrait de femmes, une mère et ses deux filles – qui penche vers le drame. Un roman psychologiques intense, sur les femmes écrit par un homme. Un film avec Joan Crawford puis une série pour la télévision avec Kate Winslet ont été réalisés. Je vous les conseille aussi.

Il ne lui vint pas à l’esprit qu’elle agissait beaucoup moins comme une mère que comme un amant qui, à l’improviste, découvre une preuve d’infidélité, et se venge.

Bonté – Carol Shields

A quarante-quatre ans, Reta Winkers est une femme heureuse jusqu’au jour où Norah, sa fille aînée, disparaît. On la retrouve assise au coin d’une rue de Toronto, plongée dans un mutisme total. Autour de son cou, un écriteau où l’on peut lire le mot  » bonté « . Ce drame conduit chaque membre de la famille à se remettre en question. S’agit-il d’un acte de révolte ou d’un simple appel au secours ? Comment ramener Norah « à la vie » ? C’est un récit d’introspection, sur les femmes, leur place dans la société et dans la famille, qui n’est jamais ennuyeux ni « intello ».

Orgueils et préjugés – Jane Austen

Quelque chose de plus amusant mais pas moins intéressant pour conclure. Comment ne pas terminer avec Jane Austen et la mère de toutes les mères, Mme Bennet. Elle a cinq filles, et pas d’aspiration plus élevée que de leur trouver des maris. A la fin du livre, l’auteur soupire :

Je voudrais pouvoir affirmer pour le bonheur des siens que cette réalisation inespérée de ses vœux les plus chers la transforma en une femme aimable, discrète et judicieuse pour le reste de son existence ; mais il n’est pas sûr que son mari aurait apprécié cette forme si nouvelle pour lui du bonheur conjugal, et peut-être valait-il mieux qu’elle gardât sa sottise et ses troubles nerveux.

Comments: 13

  1. Nathalie says:

    C’est difficile de penser à des romans qui parlent de cette relation à part un que tu connais déjà La Prisonnière des Sargasses. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de livres psy ou des trucs d’analyse sur la relation mais pas beaucoup de romans.

  2. Audrey says:

    Je n’arrive pas à trouver un livre qui traite du sujet, même en trichant! Je ne connaissais pas non plus la légende de Perséphone et la création des saisons. J’ai très envie de lire celui de de Beauvoir parce qu’elle savait analyser ses sentiments, la citation donne envie.
    Il y a avait eu il y a plusieurs années un livre de Badinter sur la relation mère-fille mais ce n’était pas un roman. Ça traitait plutôt de ce qui était nature vs culturel et social.

  3. Marie-Claire says:

    J’aime bien les photos vintage qui accompagnent l’article.
    Je te trouve injuste avec Mrs Bennett. Oui, elle est stupide, mais son but est de trouver des maris pour ses filles parce qu’elles ne peuvent pas gagner leur vie et on sait qu’elles n’hériteront pas assez pour vivre. Elle fait tout ce qu’elle peut, d’une manière forte et vulgaire, pour s’assurer qu’elles aient une bonne vie.
    Elle est un produit de son temps et de sa classe – et une création merveilleuse.

    • Oui bien sûr, elle est le reflet de son époque et classe sociale aspirant à élever ses filles dans le monde aristocratique. Cela n’empêche pas qu’elle soit irritante :-)

  4. Pierre says:

    J’aime bien quand tu fais des listes littéraires à thèmes. Celle-ci m’intéresse moins parce qu’elle ne me concerne pas mais je suis toujours intéressé par les références, les livres recommandés, des choses oubliées, récentes ou pas. Il faudrait que tu ouvres une page de suggestion de thème et que tu fasses la recherche.

    • Même si je réponds en retard, je lis les commentaires et les e-mials donc je prends les suggestions. Pourquoi pas faire plus souvent des thèmes. Encore faut-il que j’ai assez de connaissances!

  5. « Trois jours chez ma mère » de François Weyergans en 2005.
    Je ne suis pas trop fan de ce genre livres, bien qu’ayant lu le livre de Jane Austen et celui de Bimone de Seauvoir, comme disait Boris Vian.

  6. Bon, distrait que je suis, le thème était mère-fille, et non mère-fils. Je retire Weyergans :) :)

  7. Audrey says:

    Hi hi c’est dans le titre! J’ai pensé à cet article toute la journée parce que ça m’a fait réfléchir. Je pense que tu as raison et que c’est la relation la plus difficile. Une mère veut rarement que sa fille soit différente ou qu’elle devienne femme, il y a des questions de compétition inconsciente, laisser la place à la fille, être maternelle, encourager sa fille à devenir une femme, lui laisser la place et plein d’autres choses qui rentrent en compte. Finalement je vais lire tous les livres que tu conseilles :-)

  8. Amaya says:

    coucou Murielle ,
    Dans « amour maternel », je coince déjà avec les mots car je n’ai plus l’enfant … c’est comme si l’amour n’allait que dans un sens , ne prenait sa source que dans la mère alors que …. une mère apaise autant son enfant que l’enfant apaise sa mère . Quand il tête , c’est lui qui la soulage des montées de lait , bref … pour moi les choses se rétablissent quand je perçois l’amour des deux , entre deux …. et quelque soit les formes
    Quand on va au delà des apparences et des attentes : quand l’amour entre une mère et son enfant transpire à travers des expressions plus réelles : peur, incapacités ,manquements, souffrances , efforts désespérés , échec, maladresse ,violence , et pourtant je vois toujours l’amour , même l’amour qu’on ne peut pas donner , est un amour souterrain. Entrevoir cela, me donne le vertige

    • Hé bonjour!! Oui mais je pensais plus aux relations maternelles à l’âge adulte, les attentes qui ne sont pas achevées des deux cotés, les conflits et tout le reste qui découle de l’enfance et qui ne réussit pas à s’apaiser avec le temps.

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