Rien que la vie

écrit par murielle

Prix Nobel de Littérature et nouvelliste, Alice Munro continue, hélas, à avoir besoin d’être présentée au grand public. Je dis ceci sans aucun snobisme mais le genre de la nouvelle attire plus de lecteurs dans les pays anglo-saxon qu’en France.

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Or écrire en quelques pages une histoire, mettre en place des personnages, un sujet, un thème et une fin tient parfois du miracle. Il y a Yann Moix et son roman-parpaing Naissance et de l’autre coté du spectre de la littérature il y a Alice Munro et ses bijoux taillés pour les âmes délicates.

Comprenant quatorze histoire, Rien que la vie (Dear Life en V.O) est le dernier recueil de nouvelles d’une écrivaine qui publie depuis les années 70. Alice Munro est née en 1931 au Canada. Elle a eu une mère belle, ambitieuse et insatisfaite et un père avec qui les relations étaient plus aimantes mais aussi plus violentes, ce qu’elle considère « une sanction peu rare à l’époque ».

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Pour la première fois elle parle de sa vie, de son Ontario natal, d’un voisin dont elle ne connait que le nom, Roly Grain.

«Il n’a aucune importance dans ce que j’écris, parce que ce n’est pas une histoire, rien que la vie».

Ce n’est que la vie. Ou l’implication que la fiction peut et est beaucoup plus que ça. Roly Grain nous rappelle comment les nouvelles de Munro fonctionnent. Elle a le don pour nous présenter des personnages qui sont de passage mais qui dirigent et changent la narration.

Tout au long de cet ouvrage, Munro évoque l’enfance, la sienne et celle des autres.

La première histoire, Jusqu’au Japon, photographie l’innocence de l’enfance dans le contexte des relations entre adultes, pour exposer leur faiblesse et vulnérabilité quand leurs relations commencent puis se terminent.
L’histoire n’est pas racontée du point de vue de la petite fille, Katy, mais de sa mère, Greta, dont les enfantillages traversent le récit. L’errance enfantine et le sentiment d’abandon semblent émaner de Greta, plutôt que Katy, et le thème dominant est sans doute la vulnérabilité et la naïveté de la mère dans ses rencontres amoureuses, plutôt que l’innocence et la puérilité de sa fille.

Dans La Gravière, elle continue ce thème en nous présentant la tragédie d’une famille à travers les yeux d’un enfant et sur ce qu’il devient de la mémoire quand on atteint l’âge adulte. Tout ceci est vraiment crédible, et l’utilisation de la première personne est remarquablement adaptée à la nature réfléchissante d’un adulte regardant en arrière avec la mémoire obscurcie par un incident.

«Je me souviens à peine de cette vie. C’est à dire que je me souviens de certaines parties clairement, mais sans les liens dont vous avez besoin pour former une image correcte»

Elle parle du divorce, des crises des adultes (et de leur incapacité à les gérer), de la perte, des actes manqués et le point culminant profondément triste et choquant.

D’autres histoires et d’autres moments de la vie, d’autres drames et rencontres. Comme dans Train où un soldat saute inopinément du train qui le ramène chez lui pour aller se réfugier dans une ferme et y rencontrer par hasard une femme.

Dans Havre, l’enfant (narratrice à nouveau) vit avec sa tante et son oncle. Elle observe la vie quotidienne de sa tante, compagne frustrée et disciplinée de son mari. L’histoire se termine par une situation comique et embarrassante pour l’oncle qui montre son ineptie et sa petitesse – miroir parfait de son comportement.

Enfin dans la dernière histoire Rien que la vie, une femme, qui ne s’est pas beaucoup occupé de sa mère malade, ne va pas à son enterrement :

De certaines choses on dit qu’elles sont impardonnables, ou qu’on ne se les pardonnera jamais. Mais c’est ce qu’on fait – on le fait tout le temps.

Je voudrais vous raconter toutes ces histoires de la vie, parce que c’est là-même, la simplicité même de son écriture. Comment assortir les sujets de tous les jours avec les évènements qu’elle choisit d’examiner.

Cette collection de nouvelles est une preuve supplémentaire, si cette preuve était nécessaire, de sa capacité à écrire pour nous éclairer, pour nous offrir des observations soignées à la fois sur l’ordinaire et l’extraordinaire. Parce que les rebondissements dans l’histoire sont présentés avec élégance, mais ont une trajectoire presque inévitable – tragédies prévisibles.

Comme dans la vie. Chère vie.

Comments: 4

  1. Nathalie says:

    C’est aussi son dernier livre puisqu’elle a annoncé qu’elle arrêtait d’écrire. J’aime beaucoup son style qui est facile à lire et pourtant je suis sûre qu’il y a beaucoup de travail derrière sa fluidité. Je n’ai pas encore lu celui là mais je vais le faire. Je lis de plus en plus de nouvelles. C’est vrai que c’est un genre moins apprécié ici alors que les grands auteurs américains et anglais ont tous publié des recueils de nouvelles aussi bien que des romans.

    • Oui. J’aurais du préciser, son dernier (en date) et aussi pour toujours

  2. A la fin des années 1980, je m’étais lancé dans Alice Munro, sur les conseils de la directrice de l’Ecole Normale Supérieure (Sciences), mais je n’ai pas réussi à accrocher vraiment. J’avais lu deux livres. Il faudrait que je m’y remette. (La directrice faisait de la randonnée avec nous, et d’autres).

    • Pourtant c’est plutôt facile à lire. Ou alors prendre ses nouvelles en audio et partir en randonnée avec ses mots dans les oreilles :-)

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