Une autre Irlande

écrit par murielle

C’est bientôt la saison où je vais rendre visite à ma belle famille en Irlande, dans le Comté de Clare. Passer quelques jours dans la campagne irlandaise, sous le crachin et un ciel gris qui changent les plus ravis et leur donnent une âme de poète romantique aux accents de désespoir.

Il y a quelque chose de très beau et profondément romanesque en Irlande ; pas étonnant que ses paysages ruraux tiennent une place unique dans la littérature et servent comme un toile de fond à de grands romans indicibles.

L’Irlande est à la fois étrangère mais familière, riche en ressources mais encore appauvrie, bucolique mais violente, jeune mais fortement ancrée dans des traditions parfois ancestrales. Son paysage, avec ses murs en pierre, ses champs verts et ses côtes impitoyables, évoque la mythologie, le folklore et même la magie. On veut s’y perdre puis on veut s’enfuir. Le pays est beau mais oppressant, un caractère de roman aussi important que les protagonistes eux-mêmes.

Comme les garçons et les filles irlandais deviennent des hommes et des femmes, certains d’entre eux sont attirés par d’autres contrées. Attirés ou pressés de fuir leur vie mais incapables de se débarrasser de l’histoire et la culture de leur pays. Dans le même temps, leurs contemporains, dans ces autres contrées, lisent et rêvent combien leur vie pourrait être riche et merveilleuse s’ils faisaient partie d’une communauté.

J’ai envie de vous parler de ces livres qui montrent la magie de la vie rurale, mais qui aussi expliquent le besoin de s’exiler et laisser la vie de village derrière soi pour qu’elle garde un peu de charme et d’innocence.

La vie irlandaise est belle mais vue de loin, dans le brouillard des souvenirs et les lumières sourdes des saisons qui suivent et se ressemblent presque. Je blâme les poètes et écrivains irlandais (également tous de sexe masculin) pour cette vision presque idyllique de l’Irlande romantique, racontant souvent une enfance pauvre mais heureuse.

Il existe également – et heureusement – une littérature irlandaise plus réaliste, voire même révisionniste (dans son sens premier) menée par des auteurs dont la vision de leur pays est plus objective, parfois plus violente, peuplée de personnages désenchantés, amers et étouffés par un pays où la religion et les dogmes dominent les mentalités et où les âmes marginales – et les femmes – ne trouvent pas la paix.

Entre toutes les femmes – John McGahern 

L’histoire : Le destin de trois soeurs – Maggie, Sheila et Mona – dans l’Irlande rurale du XXème siècle. Le point commun entre toutes ces femmes est leur père Moran, ancien vétéran de la guerre d’indépendance, qui régit toute la maisonnée et pèse sur la vie des siens. Alors que les trois femmes resteront malgré leur départ de la maison familiale résolument attachées à la famille, ce ne sera pas le cas de Luke et Michael, les deux frères qui s’opposeront violemment à la volonté de Moran et quitteront la famille.

Dans ce – plus beau – roman, Michael Moran (peut-être en partie fondé sur le père de l’auteur) un vieillissant, et rancunier vétérant de l’IRA est un fervent catholique, très respecté dans la communauté. Dans le même temps, il est le tyran dominateur de sa famille. L’histoire est racontée à l’aide des flashbacks de ses filles qui se réunissent à nouveau pour prendre soin de leur père malade. Le titre provient du « Je vous salue Marie » récité chaque jour par Moran et qui contient la phrase, « Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus« .

Dans la région de McGahern, il a été dit que la plupart des hommes allaient au marché pour étudier les bovins, tandis que l’auteur allait au marché pour étudier les caractères. Ce roman classique confirme à quel point il y a bien passé son temps.

Pour sa part, il n’avait jamais réussi à avoir des rapports normaux avec le monde extérieur. En fait il n’avait eu de rapports qu’avec lui-même, et avec cette extension de lui-même qu’était sa famille: un amalgame de personnes réunies par le mariage ou par le hasard. Il n’avait jamais été capable de sortir de la coquille de son moi.

Je m’excuse pas avance de vous conseiller aussi des romans non traduits en français. Mais je me dois de les mettre dans cette liste tant certains sont toujours d’actualité, comme pour souligner cruellement que le temps n’a rien fait à l’affaire.

The Contractors – John B Keane

Bien que sa pièce de théâtre, The Fields, présente avec beaucoup de succès le conflit entre le vieux et le nouveau dans la campagne irlandaise, ce roman est amène le personnage à l’étranger. Le héros, Dan Murray, a émigré en Angleterre en 1952 et a trouvé du travail avec d’autres exilés irlandais comme ouvrier sur les chantiers. Après des années à observer et gagner en confiance, il monte son propre business dans le bâtiment. Il choisit sa propre équipe de tous les coins de l’Irlande, basée sur la théorie que si son équipe fait du bon boulot et finit dans les temps, sa réputation et les profits grandiront. Il doit faire face à la violence qui menace son entreprise, et avec les enjeux romantiques dans sa quête de la belle Iris O’Lully.

John B Keane a le talent pour créer une histoire et tracer une ligne de bout en bout.

Le tango bleu de Eoin McNamee

L’histoire : La nuit du 13 novembre 1952, Patricia Curran, fille d’un juge influent, est assassinée dans l’allée de la propriété de sa famille, située non loin de Belfast. Trente-sept coups de couteau, sans doute l’oeuvre d’un rôdeur, d’un pervers. Pour des raisons politiques, l’enquête est confiée à un enquêteur de Scotland Yard, le commissaire divisionnaire Capstick, homme à femmes, violent, et cynique. Pour faire éclater la vérité ou au contraire l’étouffer ? Puisque l’on n’a pas pu mettre le crime sur le dos d’un métèque, un homosexuel devrait faire l’affaire. Névrosé, imaginatif, sensible, vaniteux, le jeune Écossais Iain Hay Gordon, qui fait son service militaire dans la RAF, a le profil rêvé dont on fait les pendus…

Ce roman est une version de faits réels. Le père de Patricia est Lancelot Curron, juge à la Haute Court d’Irlande du Nord. Ce même Lancelot Curran qui présidera le procès de Robert McGladdery, dernier homme pendu en Irlande et sujet de la dernière partie de la trilogie « Bleue ». La description des gens et des endroits en iralnde du Nord dans les années 40 et 50 est précise et pleine d’âme. Si Le Chant du Bourreau de Norman Mailer est le roman d’une Amérique, alors Tango Bleu est le refrain d’une autre Irlande.

Les tribulations d’Eneas McNulty – Sebastian Barry 

Sebastian Barry partage le thème lyrique avec John B Keane des exilés ruraux.

L’histoire : Eneas McNulty aspire à aller en France et découvre (il pense) un moyen d’y arriver : en s’enrôlant dans la marine marchande britannique. Il abandonne son ami d’enfance, Jonno Lynch, dans le processus. Mais Eneas est expédié à Galveston, dans le Texas et revient plus tard à Sligo pour découvrir que les gens du pays, y compris Jonno, le considèrent maintenant comme un traître. Eneas empire les choses en  joignant la Royal Irish Constabulary et échappe à son exécution en voyageant, s’arrêtant brièvement pour travailler dans un vignoble français. Il passe aussi du temps au Nigeria, mais, si vous pouvez enlever les irlandais de l’Irlande, vous ne pouvez jamais enlever l’Irlande des irlandais. Eneas, devenu vieux, retourne à Sligo prêt à répondre à sa punition. Cette histoire décrit parfaitement comment, même loin de la corruption flagrante des grandes villes, la peur et la jalousie évoluent de façon transparente dans les campagnes.

Judith Hearne – Brian Moore

Né à Belfast, Brian Moore a fui son pays et la religion catholique pour vivre au Canada. Judith Hearne est son premier roman. Publié en 1955, c’est une brillante étude d’une femme, alcoolique, qui a déménagé à Belfast dans les mornes années 50. Brian Moore peint sauvagement l’image d’une femme que le manque d’amour a totalement détruit. Cette même image qu’il associe à l’Ulster.

Et pour terminer voici deux femmes auteurs, essentielles dans la littérature irlandaise qui en manque cruellement.

Les Filles de la campagne – Edna O’Brien

Edna O’Brien est née dans le comté de Clare, un endroit qu’elle décrira plus tard comme « ardent », « replié » et « catastrophique ». Brillant et courageux, interdit et brûlé, son premier livre publié en 1960 a jeté la honte sur sa famille quand il a été interdit par la censure irlandaise et brûlé par le prêtre local. Deux jeunes filles irlandaises, Kate (le narrateur) et Baba, quittent la sécurité du couvent local à la recherche de l’aventure et de l’amour dans la grande ville. Les deux essaient de maintenir ce qui est, parfois, une amitié difficile.
L’auteur n’a eu de cesse de poser depuis ce roman, des questions sur la condition féminine et sur une société qui réprime sévèrement la liberté et la sexualité des femmes. Encore maintenant…

Une organisation culturelle de Limerick, An Tuarim, décida d’organiser une réunion publique afin que les miens puissent me faire part de leurs réserves, à moi, personnellement. La salle était pleine à craquer, une demi-heure après le début prévu de la réunion, les gens continuaient d’affluer, s’agenouillant, s’accroupissant, tandis que je m’asseyais à la tribune à côté du président et du père Conolly, pas très rassurée. L’oppression physique qui régnait dans cette salle, ainsi qu’il fut rapporté plus tard, était telle qu’il semblait que l’Irlande, exactement telle que James Joyce l’avait décrite, était bel et bien la truie qui allait dévorer sa portée ou, dans mon cas, « l’énigmatique petite cochonne des lettres de trente ans.

On s’est déjà vu quelque part? – Nuala O’Faolain

Enfin, comment ne pas parler d’Irlande et de femmes sans rendre hommage à Nuala O’Faolain. Et de trouver difficile de choisir un titre parmi tous ceux publiés en français. Femme, irlandaise et féministe, c’est une écrivaine qui raconte sans fards ni coquetterie sa vie et finalement celle de ses compatriotes.

L’histoire : Entre un père journaliste, figure désinvolte et absente, et une mère alcoolique accablée par les difficultés d’un quotidien précaire, la jeune Nuala se fraie, de petits boulots en combines, un chemin jusqu’à l’université et trouve un premier travail à la télévision. Elle vit à Londres les années 1970 du féminisme et de la cassure politique entre l’Irlande et la Grande-Bretagne. 
Devenue une journaliste reconnue, Nuala O’Faloain n’écrit cependant pas une success story, bien au contraire : au fil des aventures sentimentales sans lendemain, des plongées dans l’alcool, elle dit avec une honnêteté scrupuleuse son extrême solitude, son incapacité à se détacher du modèle maternel et l’impossibilité de trouver l’âme sueur qu’elle cherche avec un sentimentalisme souvent à l’opposé d’un féminisme exacerbé… Avec ses contradictions (qu’elle pointe avec humour), ses doutes, ses enthousiasmes, ses excès, ses souffrances et ses passions – la lecture en est une, et pas des moindres -, Nuala O’Faolain construit un livre qui va droit à l’essentiel : son humanité sans fard. 

L’Irlandaise type : une pas grand chose, issue d’une longue lignée de pas grand chose, de ceux qui ne laissent pas de trace.

Comments: 6

  1. Laurent says:

    Oui. C’est un pays qui donne toujours envie d’y aller quand on voit les films et des photos et qui est auréolé de romantisme mais je veux bien croire que c’est une différente histoire quand on connait le pays plus intimement.

  2. Marie-Claire says:

    J’aime beaucoup cette littérature qui va à l’encontre des lieux communs sur l’Irlande et ses habitants qui seraient tous joviaux, fêtards, et combattants.
    Il y a aussi « Les Enfants de la pluie et du vent » de Walter Macken. Et dans les femmes je citerai aussi Maria Edgeworth.

  3. Marie-Claire says:

    Je sais que ce n’est pas un roman mais l’autobiographie du chanteur des Pogues parle de sa vie dans l’Irlande rurale et c’est assez gratiné.
    J’ai réalisé aussi avec cet article que c’est vrai qu’il y a beaucoup moins de femmes que d’hommes écrivains irlandais qui parlent du pays.

  4. Pierre says:

    Je ne pense pas que tous ses livres soient traduits en français mais un auteur qui aurait du faire partie de ta liste est Patrick McCabe.

  5. Je n’en connais aucun. La seule fois où je suis allé en Irlande, en camping (!), on a été pas mal trempés et même un nuit, gelés J’avais trouvé les irlandais un peu tristes et les irlandais de Dublin, carrément désagréables. J’aime bien la définition de l’irlandaise type.

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