Nous sommes l’eau

écrit par murielle

Quelle est votre définition d’un roman moderne? Est-ce l’intrigue ou les personnages?

Est-ce qu’un mariage entre une riche marchande d’art et une femme au foyer devenue artiste répond à vos critères? Que diriez-vous d’un fils qui s’engage comme infirmier dans l’armée pour traiter les vétérans ? Ou une fille en surpoids qui décide de devenir mère célibataire et tombe enceinte d’un donneur anonyme tandis que sa sœur, actrice en herbe rencontre un ponte d’Hollywood qui l’agresse après avoir fait quelques lignes de coke? Une histoire d’harcèlement sexuel entre une étudiante et son professeur?

Si les suggestions ci-dessus vous tentent, voici le livre pour vous. Nous sommes l’eau de Wally Lamb. Si vous n’êtes pas convaincu, c’est dommage parce que c’est vraiment un livre que vous devriez lire.

nous_sommes_l_eau-wally-lambL’histoire :

Toute sa vie, Annie Oh a été terrifiée. Terrifiée à l’idée de tomber amoureuse ; de se dévoiler à Orion, son ex-mari psychologue si désespérément prêt à l’épauler ; de ne pas être une bonne mère pour ses trois enfants ; de ne pas savoir soulager les colères de son fils, les angoisses de ses filles ; d’affronter le souvenir des drames qui ont dévasté son enfance. Cette terreur, Annie a tenté de l’évacuer dans ses sculptures, ses tableaux chargés de rage. Alors qu’elle s’apprête à se remarier avec Viveca, charismatique galeriste new-yorkaise qui l’a rendue célèbre, la peur la saisit de nouveau. Comment avouer à la femme qu’elle aime les raisons qui l’empêchent de célébrer leurs noces à Three Rivers, Connecticut ? Comment lui révéler ce qui s’est réellement passé dans cette ville, un soir de 1963 ?

Chaque jour qui sépare Annie et les siens du mariage les rapproche de vérités terribles, indicibles, qu’ils devront faire éclater pour tenter de renaître, enfin.

La graine a été plantée en 2007 quand l’auteur et son épouse sont allés à voir « 10 Million Miles » à New York. Une des chansons du spectacle, toutes écrites par Patty Griffin, était «We Are Water ». Puis en 2009, faisant la promotion d’un de ses livres dans sa ville natale de Norwich, Lamb a décidé d’écrire à propos de l’inondation de 1963 ayant tué cinq personnes. Il avait déjà le titre.

Voulant un autre point d’ancrage pour son intrigue, Lamb a choisi la vie passionnante d‘Ellis Ruley. L’artiste outsider afro-américain a vécu toute sa vie à Norwich. Il a vendu quelques tableaux de son vivant. Sa mort mystérieuse puis celle de son beau-fils quelques années plus tard ont été considérées par beaucoup comme ayant été à caractère raciste. (Et l’actualité fait qu’une nouvelle enquête est ouverte depuis quelques jours à Norwich pour savoir ce qui s’est vraiment passé).

ellis-ruley-artist

Tout, dans ce livre très lisible, crie « aujourd’hui !» Wally Lamb a écrit l’histoire d’une famille américaine très contemporaine.

En commençant par l’origine ethnique du protagoniste, Orion Oh, qui est un américain d’origine asiatique-italienne dans une ville fictionnelle du Connecticut, mixture de Norwich, New London et Willimantic. Ses enfants peuvent jeter du sang irlandais dans leur mélange puisqu’il épouse une O’Day.

Le ressentiment de sa femme à rester à la maison avec les enfants pendant que son mari va travailler en tant que psychologue à l’université, sans se soucier des problèmes psychologiques intenses qu’il laisse derrière, est l’une des ironies magnifiquement présentes de Nous sommes l’eau. Même avant qu’elle tombe amoureuse d’une femme, Annie Oh est une femme/mère très moderne.

Les membres de la famille se relaient la narration, comme si le livre était une séance de thérapie. Et c’est en ça aussi que c’est moderne. Entendre les voix de chacun, appréhender leur vie de l’intérieur.

Annie :

Parce qu’il ne valorisait pas mon travail. Voilà pourquoi on avait des problèmes. Tout tournait autour de son travail, et le mien ne comptait pas. J’étais censée rester à la maison avec les gamins toute la journée, satisfaire leurs moindres désirs, puis, une fois qu’ils étaient enfin couchés, je pouvais grignoter une heure ou deux, alors même que j’étais trop épuisée pour que jaillisse ma créativité. Une fois sur deux, j’étais en bas, à essayer de produire quelque chose, et je m’endormais.

Orion :

« Ariane était la seule à qui j’avais parlé du suicide de Seamus. Je n’avais mis aucun des trois au courant du problème Jasmine. Rien dit non plus à leur mère, même si Annie et moi nous parlions encore, toutes les deux ou trois semaines environ. Pourquoi les entraîner là-dedans ? Ils menaient tous des vies bien remplies, avec leurs problèmes. Et puis, honnêtement, j’avais trop honte pour raconter quoi que ce soit à propos de Jasmine. Une fille de vingt-neuf ans, à peine plus âgée que les jumeaux. Ne pas l’avoir arrêtée ? Ne pas avoir foncé en quatrième vitesse hors de chez elle ? Je donnais tellement l’impression de n’être qu’un pauvre mec! »

Les détails du 21e siècle sont impeccables, c’est un livre qui marque toute une période de l’histoire politique du pays. Il y a une parodie de « tea-party » d’une blonde chrétienne qui ne dormira pas avec son fiancé jusqu’à ce qu’ils soient mariés; elle veut rester pure. Et possède une opinion « clintonesque » de la fellation, qui bien entendu, ne compte pas comme un acte sexuel.

Une marchande d’art prédatrice, Viveca, ne pense qu’à l’achat d’une machine à café et d’une robe de mariée Vera Wang.

« Tout ici est haut de gamme. Cette nouvelle machine à café que Viveca a commandée chez Saks fait des espressos, des cappuccinos et de la mousse pour les latte. Je devrais jeter un œil au manuel, on ne sait jamais : elle vous fait peut-être aussi la poussière et vous essuie les fesses. À la livraison, j’ai vu le prix sur le reçu : sept cents dollars. Mon Dieu ! La dernière fois que j’ai cherché, on pouvait trouver une cafetière M. Coffee en solde pour 19,99 dollars… »

Sans oublier donc les tableaux de Ruley, l’artiste afro-américain dont la trame de fond des années 1960 hante les histoires d’aujourd’hui. Et qui fut l’inspiration de la colère de l’auteur contre l’abus de pouvoir des forts contre les faibles.

ellis-ruley

Dans une série de paramètres ultra-modernes, Lamb a créé un roman qui agit comme une référence culturelle, sociale et politique aux États-Unis pour une frange de la population.

Cela n’en fait pas pour autant un roman romantique. Les gens de tous les âges tombent dans et hors de l’amour et personne n’est heureux très longtemps. Même quand ils nous disent qu’ils sont OK, nous savons qu’ils ne le sont pas. Parce qu’ils font partie de la classe moyenne supérieure du monde d’aujourd’hui. Parce qu’ils sont en colère et mécontents, amers malgré leurs jolies petites vies.

Parce que les besoins naturels sont satisfaits et qu’ils cherchent autre chose. Ce quelque chose impossible à définir, presque insaisissable, comme une idée.

Mais ce qui rend le roman vraiment convaincant, c’est leur espoir. Lamb déplace l’histoire constamment de la satire à l’horreur puis à l’humour, mais tous ses personnages ont une aspiration en commun. Ils veulent le bonheur. Et malgré avoir réalisé depuis longtemps qu’une telle chose n’était pas éternelle, ils continuent de croire.

Comments: 2

  1. Marie-Claire says:

    J’ai très envie de le lire! c’est tout à fait le genre de roman que j’aime. Merci!

quelque chose à dire