a priori

écrit par murielle

Quand il s’agit de questions importantes, je suis sûre que mes opinions sont les bonnes. Si je pensais que mes opinions étaient nulles je les échangerais contre des différentes, des « plus mieux ». Mais en réalité, il y a beaucoup de preuves pour suggérer que nous sommes tous plus ou moins sujets à des biais. On se doute bien que si on appartient à une mouvance politique, on a tendance à soutenir son parti même si leurs décisions à un moment donné vont en l’encontre de nos valeurs.

Cependant, si vous dites aux gens que vous allez leur donner des informations partiales – si vous dirigez spécifiquement leur attention sur le risque d’être induits en erreur par le biais – vont-ils commencer à s’interroger sur leur propre objectivité ? Je vous laisse un moment pour digérer ma question….

 

Et bien non ; ils insisteront sur le fait qu’ils peuvent parvenir à une conclusion impartiale. Aussi restent-ils persuadés que l’extraction du gaz de schiste est à interdire après une intervention de José Bové et que la restriction des armes à feu aux USA est impossible après un discours des Républicains. De même quelqu’un qui lit et approuve Le Figaro, ne va pas s’embêter à lire Libé.

J’exagère si peu. Des chercheurs en psychologie ont demandé aux élèves de Princeton, et d’autres personnes recrutées en ligne, de regarder 80 tableaux, et de donner à chacun un score de 1 à 10 en fonction de leur mérite artistique. La moitié des sujets n’a pas été informée de l’identité des artistes. L’autre moitié a été autorisée à voir un nom, prétendument celui du peintre de chaque image.

En fait, ces noms étaient un mélange de noms d’artistes célèbres et de noms tirés de l’annuaire téléphonique. Ceux qui ont vu les noms, favorisaient les artistes célèbres. Même s’ils ont reconnu le risque de biais, lorsqu’on leur a demandé d’évaluer leur propre objectivité, ils ne considéraient pas leurs jugements plus polarisés en conséquence.

Même si le risque de partialité a été explicitement souligné, les gens sont restés convaincus qu’ils n’y étaient pas sensibles et qu’ils avaient effectivement évalué leur performance beaucoup plus objectivement que ce qu’ils avaient prédit au début de l’essai. Bref, même si les choses présentées le sont de manière subjective, on reste persuadé que notre analyse sera objective. Mauvaise foi ou quoi ?

La scientifique en charge de la recherche a appelé cette façon de résonner, le « bias blind spot », quelque chose proche de l’angle mort de la partialité. Cela m’amuse autant que ça m’agace. Un peu comme l’effet Lake Wobegon. Il m’arrive de rencontrer des hommes et des femmes victimes du syndrome Lake Wobegon. Ils sont supérieurs à la moyenne sur un certain nombre de compétences : toutes les femmes sont fortes, tous les hommes sont beaux, et tous les enfants sont au-dessus de la moyenne.

Il s’avère donc que le biais est également valable pour le biais. En d’autres termes, nous sommes convaincus que nous sommes mieux que les autres en ce qui concerne les préjugés. Nour croyons que nous sommes transparents à nous-mêmes: que lorsque nous tournons notre attention en nous, nous pouvons voir clairement tous les facteurs qui influent sur nos décisions. Les participants à l’étude « ont utilisé une stratégie qu’ils pensaient être partiale », notent les chercheurs. Et cette absence de sentiment les ont rendus plus confiants dans leur objectivité.

Cela permet d’expliquer, par exemple, pourquoi il serait souvent préférable pour les entreprises d’embaucher des personnes à l’aide de listes de contrôle objectives (application forms) plutôt que par des CVs. Du moins c’est ce que mon expérience me pousse à penser.

C’est aussi la raison pour laquelle certains orchestres auditionnent les musiciens derrière des écrans, de sorte que seule leur musique peut être jugée et ne pas ainsi s’appuyer sur la confiance « sincère » des juges à laisser de coté le sexisme, racisme, l’esthétisme ou autres biais. Ils peuvent vraiment le croire – mais ils ont probablement faux . La partialité n’épargne personne. À part moi…

Si l’idée n’est pas à priori absurde, elle est sans espoir.

Albert Einstein

Comments: 7

  1. Laurent says:

    J’ai du m’y reprendre à deux fois pour comprendre le sujet. Donc si je résume bien, même si on pense qu’on n’a pas d’à priori, on en a tout de même et notre opinion est influencée.

  2. Nathalie says:

    Sauf Murielle :-)
    C’est Mardi prise de tête oui.

  3. Fred says:

    J’ai tout compris! Il y a toujours trop d’assurance dans nos jugements. On se croit impartial et objectif mais personne ne peut l’être.

  4. Le genre d’études très à la mode aux Etats-Unis. Sur ce sujet, il a le livre « You are not so smart », par David McRaney (11-2011, Gotham Books). Très amusant. Il rende beaucoup d’expériences du même genre.

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