Toutes à tuer

Ma première pensée, avant de lire ce recueil négligé, Toutes à tuer, était qu’il contiendrait des exemples, informés par le féminisme de la deuxième vague, d’hommes cruels punis horriblement par Patricia Highsmith. Le titre original est tout de même Little Tales of Misogyny (Petits contes de la misogynie)

Mais il suffit de lire la première nouvelle pour comprendre que Patricia Highsmith n’avait rien à apprendre des hommes les plus sexistes, puisque pour la plupart du temps ce sont les femmes qui sont horribles. Le livre a été publié la première fois en 1975 en allemand, sous le titre Kleine Geschichte für Weiberfeinde, apparaissant en anglais deux ans plus tard avec une légère différence dans la traduction puisque cela signifie, littéralement : « petits contes pour misogynes ».

C’est donc un livre que vous pourriez donner à un misogyne littéraire pour son anniversaire, comme vous lui donneriez la corde pour vous pendre. Il faut avoir de l’humour et admirer le talent et l’écriture acide d’Highsmith pour lire des nouvelles dont les titres sont par exemple: « La pondeuse », « La perfectionniste », « L’objet de lit ambulant »ou « La vraie professionnelle ou l’épouse ».

Ainsi, dans le dernier titre ci-dessus, la femme, devenue enceinte d’un homme qui n’est pas celui qui va devenir son mari dans deux mois, continue d’avoir des aventures avec le laveur de vitres, leur avocat, le médecin, « puis avec quelques maris en vadrouille appartenant à leur cercle d’amis« , etc. tout en retenant les faveurs sexuelles de son mari, une fois que le bébé est né. Mais cette fois, la fin sera différente…

Comme pour les autres histoires, elle nous donne des parcelles de vie, ressemblant aux contes moraux d’Hilaire Belloc, où les femmes – qui ont trop ou trop peu de rapports sexuels,  ou sont rendues folles par la religion ou les pressions sociales – connaissent une vilaine fin, dans un sens ou un autre.

Dans « L’Artiste« , quelqu’un met une bombe sous l’Ecole des Arts, où des femmes sans talents sont encouragées à se laisser aller et alimenter leur illusion de grandeur. Avec l’explosion : « une danseuse accomplit enfin quelques tours complets sur elle-même sans toucher le sol, vu qu’elle se trouvait à environ quatre cents mètres de hauteur, les orteils tendus vers le ciel ».

La meilleure façon d’apprécier ce livre est de le lire comme un recueil de plaisanteries très noires. Après tout, s’il y a quelqu’un qui sait comment jongler avec nos nerfs et notre morale, c’est Highsmith. Sa malice est sans borne ; ce qui ressemble à première vue à une simple attaque sur son propre sexe, est surtout une attaque contre une gamme de comportements stupides ou perfides; la charge de la misogynie est quelque chose proche d’un faux-fuyant.

 

by Mark Gerson, modern bromide print, June 1983
by Mark Gerson, June 1983

Voici pourquoi j’aime cette auteur. Elle n’aurait pas pu écrire autrement puisqu’elle écrivait avec la noirceur de son âme. Il est impossible de critiquer son inspiration tout comme il est injuste de critiquer quelqu’un pour le visage avec lequel il est né. Son talent fut de puiser dans son vécu et ressenti et choisir avec beaucoup de soin les mots ; pas un seul n’est gaspillé.

Parfois, vous avez besoin de quelqu’un avec une vision acide pour déblayer la crasse de la familiarité et de la facilité. Ce n’est pas un hasard si parmi ses nombreux fans il y a avait Graham Greene, Gore Vidal et JG Ballard, ou qu’elle était résolument incomprise dans son pays natal les États-Unis. La majorité des histoires de ce volume pourrait être considéré comme des actes d’accusation, tout à fait impitoyables, du rêve américain de banlieue du milieu du 20e siècle. Finalement, rien n’a changé. Ses écrits restent d’actualité.

3 Comments

des choses à dire

Très envie de lire les nouvelles de Highsmith. Je connaissais la plupart de ses romans, comme les Ripley mais les nouvelles ont l’air bien aussi. J’aime aussi le fait que tu puisses aimer des littératures et des sujets qui ne vont pas en l’encontre de tes opinions.

J’ai eu ma période Patricia Highsmith. Certains romans avaient une atmosphère particulièrement noire, notamment « Le journal d’Edith », où le pauvre personnage du garçon n’avait aucune chance, ni aucun espoir de s’en sortir. Quelle sadique cet auteure !

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