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Aftersun : une fille et son père

Un homme et sa fille assis sur le sable face à la mer.Que se passe-t-il quand on devient père avant d’être vraiment prêt ? C’est la question qui se pose dans Aftersun, le premier film de la réalisatrice écossaise Charlotte Wells, avec Paul Mescal.

Paul Mescal est Calum, qui essaie de nouer des liens avec sa fille de 11 ans, Sophie (Frankie Corio) en vacances dans une station balnéaire turque. Il n’est plus avec la mère de Sophie. « Je ne me vois pas à 40 ans », remarque-t-il. « Je suis surpris d’avoir atteint les 30 ans. »

Nous sommes au milieu des années 90, même si le temps est assez élastique dans Aftersun. Alors que Sophie s’amuse dans l’arcade de jeux de leur complexe hôtelier, Calum passe pas mal de temps seul, cachant du mieux qu’il peut un mal-être profond.

Malgré sa dépression Calum cherche à aller mieux. Dans ses bagages des livres sur le Tai Chi et la méditation. Et malgré toutes leurs différences, lui et Sophie communiquent. Elle lui raconte qu’elle a embrassé Michael, un camarade de jeux et Calum l’encourage à lui parler de tout. Même quand il s’agit de drogue. « J’ai tout fait et tu peux le faire aussi ».

Comme dans toute famille, des problèmes se cachent sous la surface. Dans la scène la plus gênante du film, Sophie chante « Losing My Religion » de REM au bar karaoké de l’hôtel face aux vacanciers spectateurs. Calum refuse de se joindre à elle, puis plus tard propose de lui payer des cours de chant. « Ne fais pas cette offre si tu n’as pas l’argent », répond-elle, clairement blessée par des promesses non tenues par le passé. La culpabilité est du côté de Calum.

Sauf que nous ne regardons pas ces événements tels qu’ils se sont déroulés, mais tels qu’ils sont racontés sous les lumières stroboscopiques d’une boîte de nuit ou d’une rave party ou, en fait de son propre cerveau.

Nous la voyons également jouer et repasser une vieille cassette VHS du voyage, essayant de mettre le doigt sur une vérité cachée qu’Aftersun, dans un coup de maître, ne révèle jamais. Mais ce temps partagé entre Sophie et Calum a marqué la fin de… quelque chose. Ça, nous le savons.

Parce que Sophie filme beaucoup. Elle capture de manière émouvante un désespoir muet. Elle se rétrécit. Elle sourit légèrement. C’est l’hésitation d’un enfant qui veut montrer à son père qu’elle l’aime, mais ne sait pas trop comment. Wells tire une ironie douloureuse de la façon dont Sophie est toujours en train de documenter, de prendre des photos Polaroïd et de filmer Calum pendant qu’elle l’interroge.

 

Lorsqu’il lui dit qu’il ne veut pas être filmé, elle dit qu’elle « l’enregistrera dans ma petite caméra mentale » à la place. Mais toutes les séquences vidéo du monde ne peuvent pas lui donner les réponses dont elle a besoin. Une séquence, alors qu’ils discutent assis sur le lit de l’hôtel, se déroule entièrement avec la caméra braquée sur l’écran éteint de la télévision de la chambre, reflétant leur image dans l’obscurité de l’écran.

C’est difficile de penser aux moments qui précèdent la perte et un chagrin sans les parsemer de présages. L’esprit transforme trop souvent les souvenirs en prophéties. Les couleurs s’intensifient. Les émotions se solidifient. C’est une chose difficile à évoquer, et encore plus à visualiser. Mais c’est ce qu’a réussi à faire Charlotte Wells. Elle a su capturer l’insondable, trouver les mots et les images pour décrire un sentiment qui semble toujours se situer juste au-delà de notre compréhension.

Paul Mescal et Frankie Corio sont formidablement attachants. Et encore maintenant, quelques semaines après avoir vu ce bijou, je reste émue. C’est un film d’émotions, de souffrance cachée, de ressentis, d’intimité, d’incompréhensions et d’amour. Tellement d’amour.

 

 

5 commentaires

  • LO

    Mon père est mort samedi, à l’âge de 92 ans. C’est sa fille de 63 ans qui l’a accompagné sur ce chemin et c’était simple parce qu’il y avait une logique à ce départ. Toutes ses failles, ses manquements, ses abandons se sont dilués dans la quête du confort physique et de l’apaisement, pour lui, de la fin de vie. Quelques journées de « nous, tout seuls », à ses côtés, alors qu’il réclamait son propre père. Papa… Papa… avant de s’en aller, redevenu enfant, dans le petit matin blanc.

    • murielle

      Oh Lo, je suis désolée d’apprendre ta nouvelle. J’espère que ces moments juste vous deux deviendront des souvenirs apaisés et qu’ils ne seront pas porteurs plus tard de regrets ou colères. J’espère que tu vas bien.

      • LO

        Merci Murielle. Oui, tout va bien, je suis heureuse d’avoir vécu ces moments, ils ont en quelque sorte démystifié la mort, l’ont rendue humaine à ce stade, pour moi.

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