Photo en noir et blanc de feuilles d'arbres contrastant avec le ciel
Aimer,  Découvrir,  Voir

Perfect Days : la douceur du quotidien

Plus le monde me paraît complexe et menaçant, plus j’ai envie de me protéger. Et si en plus je passe un peu de temps sur les réseaux sociaux – ou même quand je ne le fais pas – j’ai l’impression de ne pas mener ma vie telle qu’elle se doit d’être menée. Avoir une maison impeccablement rangée, avoir peu de vêtements, trier, faire de la méditation, faire du sport, manger 5 légumes et fruits par jour, avoir une bande d’ami.e.s, sortir, se conformer à ce qu’on peut attendre de nous…

Mais j’ai trouvé l’antidote parfait le week-end dernier. Perfect Days de Wim Wenders, un film comme une caresse réconfortante.

Homme japonais allongé qui lit un livre éclairé par une lampe. L’extraordinaire acteur japonais Koji Yakusho joue Hirayama, dont la vie, à première vue, peut sembler définie par son travail : il nettoie les toilettes publiques de Tokyo. Chaque jour, il enfile une combinaison bleue, récupère ses clés et son portable à clapet sur une étagère étroite dans l’entrée de son petit appartement, et conduit à travers la ville pour faire sa tournée.

Les toilettes sous la responsabilité de Hirayama semblent assez propres au départ. Malgré tout, il polit les miroirs jusqu’à ce qu’ils brillent, essuie soigneusement les robinets et les leviers et inspecte le dessous des toilettes avec un petit miroir pour s’assurer qu’il a bien nettoyé chaque centimètre.

Ce n’est pas tant que Hirayama est dévoué à son travail, c’est plutôt que le rituel de bien faire les choses est important pour lui.

Et puis sa journée de travail est bien plus que du travail. Il prend sa pause dej’ dans un parc public, observe le mouvement des feuilles dans le ciel, prend parfois une photo avec le petit appareil photo qu’il porte avec lui.

Sur le chemin du travail et pendant le temps de trajet entre les toilettes, sa petite camionnette est remplie de son, de musique qui s’écoule de son lecteur de cassettes.

On entend « House of the Rising Sun » des Animals ou « Pale Blue Eyes » du Velvet Underground, mais ça n’est jamais en entier : il y a un temps pour la musique et un temps pour nettoyer les WC. Et quand Hirayama atteint sa prochaine destination, les voix des chanteurs sont coupées à mi-chanson, les histoires qu’ils racontent laissées dans une sorte d’animation suspendue.

Tout cela fait de Perfect Days un simple encouragement à vivre l’instant présent, à prendre du plaisir même dans des tâches qui pourraient être considérées comme des corvées. Je pourrais juste arrêter là mon résumé. Mais j’abimerais la surface délicate de ce film doux et étonnant.

Wim Wenders – qui a coécrit le scénario avec Takuma Takasaki – est un de ces cinéastes qui continue à surprendre. En 1987, Les Ailes du désir, tourné peu avant la chute du mur de Berlin, raconte l’histoire d’un ange (Bruno Ganz) qui observe la vie des humains du haut d’un perchoir au-dessus de Berlin et qui aspire à devenir humain. Le film est devenu une référence pour toute une génération. Regardez-le si ce n’est déjà fait !

Je vois Wim Wenders comme un réalisateur qui cherche la beauté dans les recoins. Et c’est ce qui se ressent dans Perfect Days. Son acteur principal est ici le partenaire idéal. Yakusho est extrêmement célèbre au Japon. Son interprétation est ici presque muette, s’appuyant sur sa capacité à écouter plutôt qu’à simplement réagir. Lorsque Hirayama quitte la maison pour la journée, il salue le monde extérieur avec un sourire calme et curieux. Que va-t-il lui arriver aujourd’hui ? Il semble à l’écoute des signaux – de la nature, des autres êtres humains – que nous devrions également être capables d’entendre.

D’une certaine manière, dans le vacarme de nos distractions spécifiques et personnelles, dans nos vie d’ultraconnectés, nous avons perdu cette capacité. Mais Perfect Days suggère que nous pouvons la récupérer.

Mais ce n’est pas un film qui « sur-simplifie » un retour aux choses simples. Le secret pas si secret de Perfect Days est qu’aucun jour n’est vraiment parfait, même si chacun a sa propre texture. Le motif des feuilles sur le ciel n’est jamais le même car la couleur change avec le temps et les saisons. Certains jours, probablement souvent, Takashi, le collègue nonchalant de Hirayama (joué par Tokio Emoto, aussi chaotique qu’une chambre d’ado) arrive en retard. Et puis un jour, il démissionne sans prévenir et on voit l’exaspération sur le visage de Hirayama.

Mais ses émotions ne dictent pas sa façon de vivre ni ses choix. En suivant la philosophie du « maintenant c’est maintenant », Hirayama trouve son propre bonheur et son propre contentement alors que la vie est imparfaite.

Et même si Hirayama passe la plupart de son temps libre seul, à lire le soir, à vaporiser avec douceur de l’eau sur ses plantes le matin, il est sensible aux autres qui entrent dans son orbite. Il y a Aya (Aoi Yamada), avec son carré blond à la Louise Brooks, la serveuse de bar dont Takashi est amoureux, qui entend pour la première fois « Redondo Beach » de Patti Smith sur une des cassettes d’Hirayama et en tombe instantanément amoureuse. C’est la seule réaction appropriée, celle qui la marque comme une âme sœur pour Hirayama, et peut-être pour nous.

Hirayama semble au premier abord être un éternel solitaire, mais il a aussi une famille. Un jour, sa nièce adolescente, Niko (Arisa Nakano), débarque à l’improviste, après s’être enfuie de chez elle. Ce moment nous donne un aperçu chuchoté du passé possible d’Hirayama, même si nous en savons encore si peu sur lui au-delà de sa relation avec l’ici et maintenant.

Dans Perfect Days, c’est tout ce qui compte. Le jour de congé d’Hirayama (le seul jour où il porte une montre, qu’il laisse en sécurité sur une étagère à la maison les jours de travail), il se rend à vélo dans une petite librairie pour acheter de nouveaux livres. La propriétaire le connaît et aime partager avec lui sur les romans de Patricia Highsmith ou d’Aya Kōda. Le soir, il va dans un petit restaurant, où la maîtresse de maison le connaît également. Un peu plus tard, elle chantera une chanson en japonais, version de « House Of The Rising Sun ». Mais là aussi, on n’entend pas la chanson en entier.

L’idée, peut-être, est qu’en cherchant une conclusion – à une chanson, à un film, à une journée au hasard – nous cherchons la mauvaise chose. C’est de cela que parle Perfect Days, dont le titre est emprunté à l’une des plus belles chansons de Lou Reed. Nous cherchons un sens à la vie quotidienne, sans nous rendre compte que la vie quotidienne est le sens.

 

2 commentaires

  • Lo

    Mon ex-mari, parlant un jour de son amante, m’expliquait qu’il avait été surpris/désappointé de découvrir chez elle (dans son appartement) beaucoup de désordre voire de laisser-aller au niveau de l’entretien. Il avait ajouté : j’aime le quotidien avec toi. « Wow » avais-je rétorqué, « contente d’apprendre que je fais bien le ménage ! » Je n’avais évidemment alors rien compris. Il m’a fallu tant et tant d’années ensuite pour comprendre que, oui, la vie quotidienne « est le sens ». Même s’il a vécu avec d’autres l’extra ordinaire.

quelque chose à dire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

error:

En savoir plus sur DES CHOSES À DIRE

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture