Black Box Diaries : le courage de Shiori Ito
Un vendredi soir sur la terre et un ciné pour voir Black Box Diaries. Peut-être pas le docu le plus enjoué pour commencer le week-end mais certainement un des plus éprouvants.
Sorti le 12 mars en France, Black Box Diaries relate les tentatives de Shiori Ito – violée par un personnage important dans le journalisme – pour obtenir réparation. Avec un mélange de vidéos iPhone dignes d’un journal intime, de reportages, d’images de sécurité d’hôtel de la nuit du viol et de divers enregistrements audio, le film est un témoignage viscéral sur la survie et l’injustice.
Ce premier long-métrage s’inscrit dans la lignée de films ou documentaires qui mettent en lumière la puissance du témoignage des survivantes.
L’histoire : Depuis 2015, Shiori Itō défie les archaïsmes de la société japonaise suite à son agression sexuelle par un homme puissant, proche du premier ministre. Seule contre tous et confrontée aux failles du système médiatico-judiciaire, la journaliste mène sa propre enquête, prête à tout pour briser le silence et faire éclater la vérité.
Il y a une scène dans laquelle Shiori Ito raconte à sa 1ere conférence de presse, face à une nuée de journalistes et aux flashs incessants, comment elle a tenté de porter plainte contre son violeur.
Comme beaucoup de survivantes de violences sexuelles contraintes à ce rituel de re-procès public, elle est un modèle de ce que la société attend des femmes courageuses. Elle reste digne, trahit peu d’émotion et elle porte l’uniforme chaste des victimes : boucles d’oreilles délicates, chemisier de coupe classique et peu ou pas de maquillage.
La voix de Shiori Ito reste calme lorsqu’elle raconte le refus initial de la police d’accepter la dénonciation de sa victime et son arsenal d’excuses : les crimes sexuels étant difficiles à enquêter. Son violeur, Noriyuki Yamaguchi, ancien chef du bureau de Washington de la Tokyo Broadcasting System et ami du Premier ministre japonais Shinzo Abe, est une personnalité trop puissante.
Après quelques mois, les autorités ont abandonné l’affaire Ito et la jeune femme, elle-même journaliste, a décidé de s’exprimer publiquement. Elle a tenu la conférence de presse mentionnée ci-dessus en mai 2017 et publié ses mémoires cinq mois plus tard.
Les actions de la journalite – une démarche rare au Japon où seules 4 % des victimes parviennent à déposer plainte contre leur agresseur – ont déclenché un mouvement #MeToo dans le pays, obligeant la nation à prendre conscience de ses attitudes face aux violences sexuelles, à leurs auteurs et à leurs survivantes.
Mais dans son pays, l’opinion publique retient surtout de son intervention un chemisier un peu trop ouvert et un visage un peu trop joli. S’en suit un flot de messages haineux qui conduiront la journaliste à s’exiler au Royaume-Uni. Son témoignage fera toutefois avancer le débat autour de la culture du viol. La législation japonaise, qui n’avait bougé depuis plus d’un siècle, évolue dans les années suivantes. La notion de consentement est écrite noir sur blanc et la majorité sexuelle est portée à 16 ans, au lieu de 13
La plupart des proches l’ont suppliée de ne pas s’exprimer publiquement. Les conversations avec sa famille et l’un des enquêteurs de l’affaire criminelle avortée, dont certaines sont reprises dans le doc, révèlent l’intensité de la peur et la culture du silence au Japon. Ces personnes craignent de perdre leur emploi, de ternir leur réputation et de subir des violences si elle parle.
Pourtant, la journaliste, animée par les valeurs qui l’ont attirée vers sa profession, ne peut pas faire autrement. En pleine dissociation toute la 1ere partie du documentaire, elle a besoin de faire de son épreuve un reportage. On apprend tellement sur le Japon contemporain, sur la place des femmes, etc.
On suit son parcours, son stress post-traumatique qui ira jusqu’à une tentative de suicide. Ses peurs, ses quelques larmes, son courage énorme, la réalisation qu’elle est seule même entourée.
C’est extrêmement fort et évidemment il est impossible de ne pas pleurer avec elle ou pour elle.
De nombreuses scènes montrent Shiori enregistrant des appels téléphoniques, prenant des notes et assise dans des pièces entourée de transcriptions surlignées et de dossiers de preuves. En tant que réalisatrice, elle s’appuie sur des conversations avec ses avocats, ses amis puis son éditrice pour expliquer l’abandon d’une affaire pénale, l’engagement d’une action civile et les enjeux politiques au sein de la société japonaise qui ont compliqué chaque étape de son parcours.
Des anecdotes glanées lors de rencontres clandestines avec l’officier de police qui a pris son dossier, soulignent le pouvoir de Yamaguchi. Il lui confie que, malgré un mandat d’arrêt contre le journaliste qu’il avait réussi à obtenir, le chef de la police Nakamura, ami de Yamaguchi, a suspendu l’arrêt au dernier moment.
Les détails, notamment pour un public familier avec les récits des survivantes, font écho à des histoires devenues plus courantes depuis l’apogée du mouvement #MeToo. On y voit l’insensibilité des enquêteurs, les méthodes d’interrogatoire policières qui ignorent la souffrance des victimes, le mépris, et le vitriol d’une société misogyne...
Comme une cassure, la 2e partie de Black Box Diaries montre plus la femme que la journaliste. On vit l’isolement chronique des femmes victimes, on voit leurs démons intérieurs qui refont surface lorsqu’elles ne sont pas obligés de masquer leur douleur sous des tenues calibrées, des poses modestes et des intonations posées.
On pleure avec elle quand des femmes l’écoutent, lui disent qu’elles aussi ont subi de violences, leur honte à ne pas parler. On s’indigne que cette honte soit toujours dans le mauvais camp. On se met en colère pour elle quand on voit la solidarité des hommes entre eux.
Puis on voit aussi ces hommes qui sont solidaires avec elle. On entend ce portier d’hôtel qu’on croyait lâche et qui a en fait, dès le début signalé l’agression au commissariat, hélas sans effet, qui lui dit combien il est horrifié par ce qui lui est arrivé et qui veut témoigner à visage découvert, au risque de perdre son emploi. On entend l’inspecteur qui l’a crue très rapidement et qui ne sait plus comment l’aider.
En 2019, un procès a enfin lieu…
Je ne mettrai pas l’issue ici pour ne pas spoiler ceux et celles d’entre vous qui vont aller voir le documentaire. Et si vous ne le voyez pas, voici la suite ici. Mais allez le voir et signez la pétition pour que Black Box Diaries soit enfin distribué au Japon. Mise au ban de la société japonaise pour avoir révélé publiquement l’affaire, la réalisatrice n’a pas trouvé de distributeur dans son pays natal…
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