Une photo #10 Nicolaï lejov
Vous voyez sur cette photo plusieurs hommes dont Molotov, Staline et Nicolaï lejov posant sur les bords de la Volga. Et puis vous ne voyez plus lejov. Effacé par Staline.
Les fonctions nettoyer, modifier ou effacer sur les applis photo sont récentes. Et pourtant l’usage d’effacer l’histoire et ses personnages existent depuis bien longtemps.
L’Union soviétique, au temps de la «Grande Terreur», est sans doute un exemple extrême de cette opération de «nettoyage», à grande échelle. Dès les années 1920, Joseph Staline avait compris l’importance d’un contrôle sans partage sur les images et leurs usages pour imposer sa tyrannie.
Invariablement, des techniciens étaient chargés de lisser sa peau, abîmée par une variole contractée dans son enfance. Mais les manipulations dépassaient de loin de simples préoccupations esthétiques. Rivaux, traîtres, contre-révolutionnaires ou n’importe quel «camarade» qui n’aurait plus ses faveurs étaient tout simplement effacés des photos officielles, de la presse et des livres, et quiconque possédait leur portrait intact était puni.
lejov (1895-1940) en a fait les frais. Surnommé le « nabot sanguinaire», il est au moment de la photo un des hommes de confiance les plus proches de Staline. Depuis 1936, il est à la tête du NKVD, l’ancêtre du KGB et actuel FSB – les services secrets – et dirige les «opérations de masse» des grandes purges. Sur ses ordres, plus d’un million et demi de personnes sont arrêtées, la moitié exécutée et le reste envoyé en camp de travail. C’est le plus grand massacre de l’histoire de l’URSS.
Les Russes parlent de lejovschina pour désigner cette sombre période : « les jours de lejov». N’importe qui pouvait être exécuté sous n’importe quel prétexte, y compris pour remplir des quotas arbitraires de « traîtres», si lejov le décidait.
Mais après avoir perdu les faveurs de Staline, le « maître des purges » est exécuté en 1940. Problème : il figure sur des photos officielles avec Staline. Un long travail de retouche commence alors pour le faire disparaître de la mémoire du régime.
La fonction retouche comme acte de propagande…
Finalement la manipulation des images qui inquiète tant de nos jours, ne peut donc pas se réduire à une question purement technique puisque cela existait le siècle dernier. Si l’un des pires assassins de l’histoire humaine peut disparaître des mémoires avec des moyens rudimentaires, c’est que le problème est avant tout psychologique et politique.
On le voit bien dans tous les médias et réseaux sociaux ; peu importe si c’est un deepfake, un cheapfake ou une autre manipulation. Nous sommes plus préoccupés de confirmer nos propres croyances que de démêler le vrai du faux.
Que reste-t-il d’authentique, d’original et surtout de vrai dans les contenus et les messages que nous créons, envoyons et recevons ? Si toutes les photos sont retouchées, que restera-t-il de l’histoire, de nos souvenirs et du passé ?
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