Écrire

La voyante

Je ne suis pas voyante. Pendant les six mois où j’ai travaillé comme voyante par téléphone, mon seul don surnaturel était de paraître fascinée par la vie amoureuse d’un inconnu à n’importe quelle heure de la nuit. Pourtant, pendant des centaines d’heures facturables, j’étais dans mon canapé, sous mon plaid en pyjama et casque/micro sur les oreilles, facturant les appelants à la minute pour des révélations sur leur vie.

Peut-être étais-je une arnaqueuse, mais pas une dangereuse. Je venais de quitter mon poste dans une boite privée pour écrire un roman et j’avais trouvé un petit job de télémarketing en télétravail. Et au lieu d’écrire un best-seller, je me suis retrouvée à appeler des inconnus pour des factures d’énergie, en proie au syndrome de la page blanche.

« Travaillez de chez vous ! » Une annonce est apparue un jour parmi les offres d’emploi à distance : « Utilisez votre intuition pour aider les autres à y voir plus clair ! » La description du poste de voyante par téléphone précisait qu’il y avait un processus de candidature rigoureux et qu’une démonstration de compétences était requise. Cette nuit-là, je suis restée éveillée à me demander comment se déroulerait un entretien d’embauche de voyante. Les candidats devaient-ils communiquer avec les proches décédés de l’intervieweur ? En envoyant ma candidature, je cherchais sans doute un sens à ma vie, comme toutes ces personnes qui appelaient.

Mon entretien s’est résumé à une conversation de deux minutes avec un comptable qui m’a demandé si j’avais une connexion Wi-Fi rapide, puis m’a envoyé un contrat à signer. Pas d’appel d’essai, aucune vérification de mes compétences ni de communication avec les morts. Presque comme une remarque en passant, il m’a demandé quelle méthode de clairvoyance j’utiliserais. Ce n’était pas tout à fait un mensonge quand j’ai prétendu avoir dix ans d’expérience en tarot. Même si ces cartes étaient un pack offert dans un magazine féminin il y a longtemps.

Le lendemain matin, je me suis connectée. Un peu nerveuse et surtout attentive à ne pas confondre la vente simultanée de prédictions magiques et de rénovation énergétique. Je n’aurais pas dû m’inquiéter. Sans aucun témoignage et avec un soleil comme photo de profil, personne ne m’a appelée pendant quinze jours et j’ai continué le télémarketing. J’imagine que le premier appelant s’est trompé, probablement parce que j’étais la seule voyante assez naïve pour travailler à 9h un lundi. J’ai appris plus tard que les voyants se connectent généralement après la tombée de la nuit.

Ce premier appel a duré moins d’une minute. L’appel a été acheminé par leur système jusqu’à mon casque, si bien que je n’ai jamais vu son numéro et personne n’a vu le mien. Un homme à l’autre bout du fil s’est excusé d’appeler. Il a dit qu’il ne savait pas pourquoi il appelait, puis a marmonné qu’il détestait son travail mais qu’il hésitait à démissionner. J’ai juste dit : »J’ai l’impression que vous n’êtes pas… entièrement satisfait de votre situation ? »

Il a raccroché avant même que j’aie fini ma phrase. Je regrettais de ne pas avoir été plus subtile. Il s’agissait d’une société de voyance téléphonique bon marché, avec une clause de non-responsabilité en petits caractères stipulant « à des fins de divertissement uniquement », mais ce pauvre homme méritait sans aucun doute mieux que d’être la première consultation d’une chômeuse en panne d’inspiration.

J’ai reçu mon deuxième appel une semaine plus tard, cette fois en soirée. Une femme voulait savoir si elle devait donner une autre chance à son ex. Mes années d’adolescence passées à faire tous les tests psychos des magazines, à analyser les micro-expressions de mes coups de cœur, m’ont amplement préparée à cette conversation.

Elle voulait juste bavarder. Elle vivait dans une petite ville du Nord et ne pouvait pas en parler à ses amies qui détestaient toutes son ex. Le choix évident était donc de se tourner vers une inconnue et me voilà, anonyme et enthousiaste. En personne, elle aurait peut-être été déçue par mon pyjama et mes cernes, mais elle n’avait que ma voix pour se faire une idée. Et je n’ai quasiment pas pu placer un mot tant elle vait de choses à dire. Elle ne s’intéressait que superficiellement à la divination, mais elle a approuvé lorsque les cartes m’ont indiqué qu’elle devait d’abord prendre soin d’elle. Elle m’a donné mon premier avis cinq étoiles et m’a rappelé six fois au cours des mois suivants.

J’ai commencé à recevoir un ou deux appels par soir, un nombre qui augmentait chaque semaine à mesure que les avis se multipliaient. Plus de la moitié des appels commençaient par : « Je euh… », « Je ne sais pas pourquoi j’appelle » ou quelque chose d’aussi hésitant et gêné. La plupart des gens ne semblaient pas du tout chercher la magie. Ils avaient juste besoin de parler et j’essayais de leur donner des conseils simples et sensés : peut-être ne pas démissionner avant d’avoir trouvé un autre emploi, ne pas coucher avec son patron, identifier les red flags…

Une femme m’a appelée tous les jours pendant une semaine pour parler de la rénovation de son appartement. Elle m’a même demandé de regarder un site de peinture et de donner mon avis de voyance sur deux couleurs.

Les questions les plus fréquentes étaient : « Est-ce que mon ex pense à moi ? » et « Est-ce que mon copain/mari me trompe ? » Les personnes qui appelaient semblaient déjà connaître les réponses, d’une manière ou d’une autre. Je m’attendais à culpabiliser de faire semblant d’avoir des dons surnaturels, mais en réalité, ces gens s’intéressaient peu à ça. Ils voulaient juste qu’on les écoute. Une aide à moindre coût, en somme, pour démêler l’écheveau de leurs pensées. Les appelants s’excusaient souvent de trop parler, puis continuaient, soulagés par mon absence d’impatience à l’autre bout du fil. Étant donné que j’étais l’une des voyantes les moins bien notées et les moins chères, ils ne s’attendaient pas à échanger avec Nostradamus.

Alors, je lisais entre les lignes, je les aidais à exprimer leurs sentiments. Parfois, je donnais une dimension personnelle à des affirmations plausibles, mais le plus souvent, je me contentais de poser des questions orientées. Et pendant quelques mois, je n’ai éprouvé aucune culpabilité. Alors que la thérapie privée est hors de portée pour la plupart des gens, j’offrais à des inconnus quelques minutes d’attention exclusive, de soutien bienveillant et de conseils, à un prix relativement abordable.

Je ne suis pas voyante. Mais parler gentiment à des personnes inconnues des belles choses que l’avenir leur réserve, des beaux bruns ténébreux et des grands voyages, a été mon métier. Je leur ai donné l’énergie d’espérer.

 

 

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