Sauter les pages

Avant de commencer la lecture et accessoirement la critique de la vie et des œuvres de dix grands auteurs, Somerset Maugham nous offrait un essai sur L’Art de la Fiction, dans lequel il consacrait plusieurs pages sur « l’art utile de sauter« . Sauter des pages, dit Maugham, est parfaitement raisonnable, parce qu’une personne sensée ne lit pas un roman comme une tâche. Il le lit comme un loisir.

Maugham était d’une époque dans laquelle l’artiste était payé pour satisfaire un public largement de classe moyenne, et essentiellement anglo-américain. Il affirmait donc que le but de la fiction était de plaire, et bien sûr, si c’était son but, et qu’elle n’y parvenait pas, elle pouvait alors être ignorée, ou sautée.

Je me demande s’il existe beaucoup de différences entre le lecteur de 2012, et le lecteur de 1952, pour qui le roman doit être traité comme un divertissement. Le lecteur moderne veut que la littérature lui procure du plaisir mais aussi qu’elle lui apporte une certaine amélioration morale, le frisson du style et peut-être un sentiment d’élévation culturelle.

En 1992, Daniel Pennac publiait un essai Comme un roman qui reprenait les préoccupations de Maugham. Dans les droits du lecteur, il y a le droit de sauter des pages. Il explique qu’un lecteur peut sauter des pages et le conseille même aux enfants pour qui les livres comme Moby Dick et autres classiques sont réputés inaccessibles de par leur longueur.

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Tout cela et beaucoup plus m’a conduit à m’interroger sur notre attitude à sauter. Est-ce une mauvaise (paresseuse) habitude? Est-ce que sauter des pages est une défaite, ou une nécessité? Quels livres sont meilleurs si on évite des pages? (Maugham disait qu’il n’aurait jamais lu Clarissa de Samuel Richardson, s’il n’avait pas trouvé une édition abrégée). Quels livres ne doivent tout simplement pas être ignorés? Est-ce que les tablettes de lecture comme kindle encouragent l’acte de sauter des pages?

Je doute fort que les grandes écoles de pensée, les académiciens et les jurys de prix se fassent à l’idée qu’il y a des passages dans les grands romans qui sont si profondément ennuyeux qu’ils ne devraient pas retenir notre attention. Les écrivains d’aujourd’hui ont-ils appris à écrire pour rendre chaque mot important?

En ce qui me concerne, le seul danger avec les pages sautées, c’est de passer à coté d’informations clés. Mais je fais alors des allers retours au risque de perdre encore plus de temps à retrouver le fil de l’histoire…

Oublions les classiques; j’ai sauté beaucoup de pages chez Balzac et Hugo et je n’arrive toujours pas à lire Proust (tous) et Melville (Moby Dick). Il convient de savoir aussi que beaucoup d’oeuvres classiques étaient des feuilletons publiés dans les magazines et donc destinés à être lus en plusieurs fois.

Parmi les auteurs contemporains qui m’ont poussé à lire en transversale, à ignorer quelques pages sans aucune culpabilité ou honte je me souviens de Joseph Heller (Panique et Catch 22), Bret Easton Ellis (American Psycho), Eco (Au nom de la rose), Franzen (Les corrections), et même John Irving (Un enfant de la balle).

Et vous, quels sont les vôtres?