Le problème avec Harvey Weinstein et les autres

écrit par murielle

Si la chute de Harvey Weinstein est un rappel effrayant de la façon dont les hommes peuvent abuser de leurs pouvoirs, c’est une démonstration tout aussi efficace des raisons pour lesquelles les victimes ont du mal à se manifester face au harcèlement.

Que ces femmes s’expriment est remarquable, étant donné que le système – notre culture dans son ensemble – est contre elles à chaque étape du processus.

Au cours des dernières semaines, des dizaines de femmes ont accusé Weinstein de les harceler, de les agresser ou de les violer au fil des décennies – et ce sont celles qui sont célèbres. On ne sait pas combien d’autres pourraient être là, ne voulant ou ne pouvant pas partager leurs histoires. (Alors que Weinstein s’est excusé pour son traitement des femmes, son porte-parole a nié les allégations de viol).

Une partie de cette réticence vient indubitablement d’un sentiment de honte mal placé. D’abord de Weinstein (« Vous vous posez constamment des questions – suis-je celui qui pose problème ? », a déclaré une ancienne employée, décrivant sa tactique «manipulatrice» au New York Times), puis d’une culture qui dit aux femmes qu’elles sont responsables d’être attaquées.

« La chose avec être une victime, c’est que je me sentais responsable », a déclaré au New Yorker, l’actrice et cinéaste Asia Argento, que Weinstein a agressée sexuellement dans une chambre d’hôtel. « Parce que, si j’étais une femme forte, je l’aurais frappé dans les couilles et fuit. Mais je ne l’ai pas fait. Et donc je me sentais responsable. »

Ses sentiments ont été repris par une autre victime, l’actrice Lucia Evans. « J’ai essayé de m’enfuir, mais peut-être que je n’ai pas essayé assez fort, je ne voulais pas le frapper ou le combattre ». « J’ai juste abandonné, c’est la partie la plus horrible, et c’est pourquoi il a été capable de faire ça tellement longtemps à tant de femmes, elles cèdent et ont l’impression que c’est de leur faute ».

Le jeu de la honte joue aussi en temps réel. Tandis qu’Ashley Judd, la première à se prononcer sur le harcèlement de Weinstein, a reçu des éloges, les commentaires sur les réseaux sociaux l’ont aussi déscendue en la traitant de loser, d’actrice has been qui a besoin d’argent, etc.

Les femmes sont fortement incitées au silence . Pour beaucoup, la culpabilité et la honte déplacées sont suffisantes pour les empêcher de partager leurs histoires. Mais les victimes qui veulent parler se heurtent à un autre obstacle : la possibilité très réelle qu’elles soient sanctionnées pour avoir dit quelque chose.

Les actrices ont soupçonné que le comportement de Weinstein avait nui à leur carrière. « Il y a peut-être eu d’autres facteurs, mais je me sentais vraiment oubliée et mon rejet de Harvey y était pour quelque chose », a déclaré Mira Sorvino, qui avait rejeté les propositions de Weinstein et en avait parlé à un employé de Miramax.

Weinstein était connu pour se vanter de planter des histoires comme une forme de représailles (que ce soit contre les personnes qui ont dénoncé ses crimes, ou contre des personnes qu’il avait considérées comme des ennemis pour d’autres raisons). Et en effet, la mauvaise presse avait une façon de surgir au sujet des gens qu’il détestait au bon moment, par exemple pendant la campagne des oscars contre les autres acteurs/rices en lice.

« Je suis une femme de 28 ans essayant de gagner sa vie et de faire carrière. Harvey Weinstein est un homme de 64 ans, mondialement connu et c’est sa compagnie. La balance du pouvoir est moi : 0, Harvey Weinstein : 10. »  (Lauren O’Connor)

Ensuite, bien sûr, il y a les conséquences juridiques et financières potentielles de s’exprimer. Les accords de non-divulgation et les règlements ont rendu extrêmement difficile pour les victimes ou les collègues de parler librement du comportement de Weinstein, de peur qu’il les traîne au tribunal. Weinstein a déjà menacé de poursuivre en justice le New York Times pour avoir fait des reportages sur ces femmes.

Enfin, les autorités ne sont pas toujours utiles. Même après qu’une femme décide qu’elle est prête à risquer sa carrière, sa réputation et sa situation financière pour dénoncer un auteur aux autorités compétentes, elle peut découvrir que les autorités compétentes ne peuvent ou ne veulent pas aider. Lorsqu’un incident survenu en 2014 avec une employée, Emily Nestor, est parvenu au département des ressources humaines de The Weinstein Company, la conversation qu’elle a eue avec les responsables de la boîte n’a mené à rien. Pas même la préoccupation apparente d’un haut dirigeant – Irwin Reiter, qui lui a dit qu’il était « très désolé » de ce qui s’était passé – n’a eu d’effet.

L’application de la loi et le système juridique ne sont guère plus efficaces. La police ne poursuit pas les puissants et riches. La « vraie » raison pour laquelle le bureau de Vance a décidé de ne pas poursuivre reste vague. Peut-être que les preuves étaient vraiment insuffisantes, ou peut-être le bureau a été influencé par les articles ici et là dans les tabloïds qui salissaient la crédibilité de la victime… Peut-être aussi que le don de 10 000 $ que Vance aurait reçu de l’avocat de Weinstein a quelque chose à voir avec cela…

Quelle que soit l’explication, cela explique en grande partie le raisonnement des victimes lorsqu’elles refusent de porter plainte ou ne signalent pas le problème avec les ressources humaines, ou ne disent même pas à leurs ami-e-s et collègues qu’elles sont harcelées ou abusées. Parce qu’on continue à associer harcèlement à la désirabilité et l’attrait sexuel, alors qu’il est l’exercice du pouvoir et du contrôle sur une personne.

Mais cette fois, malgré tout, malgré le stigmate de l’harcelement, de l’agression ou du viol, malgré les conséquences professionnelles d’en parler, malgré le jugement social ignorant et malgré l’inefficacité frustrante des autorités – toutes les autorités – d’innombrables femmes ont choisi de partager leurs histoires sur Weinstein et d’autres hommes comme lui.

Et c’est maintenant à tous de prendre ses responsabilités. Parce que le travail sur les mentalités à changer est encore un dur labeur que tout le monde doit assumer, hommes et femmes. En n’acceptant pas les réflexions sexistes, les « blagues » et les gestes douteux, en ne facilitant pas les comportements déplacés de ses amis, conjoints, collègues en diminuant leur importance sous le prétexte de l’humour, en changeant soi-même de comportement et mentalité.

Weinstein et les autres doivent être tenus responsables, mais surtout les institutions doivent changer pour qu’enfin elles punissent les abuseurs et non pas les victimes.

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