Ce qui reste de nos vies

Written by murielle

ce-qui-reste-de-nos-viesL’histoire : Hemda Horowich vit sans doute ses derniers jours, mais l’image de ce lac, près du kibboutz où elle est née, s’impose encore avec force à sa conscience. Les souvenirs plus douloureux de sa longue vie se glissent eux aussi dans sa mémoire, sans qu’elle puisse s’en libérer : son père trop exigeant, un mariage sans amour, puis cette difficulté à aimer équitablement ses deux enfants, Avner et Dina.
Ces deux derniers lui rendent visite à l’hôpital de Jérusalem.
Avner, le fils adoré, y rencontre une femme venue dire au revoir à son mari mourant et entame une étrange relation avec elle.
Quant à Dina, la fille mal aimée, elle ne sait comment réagir face à l’éloignement de sa propre fille pour qui elle a sacrifié sa carrière. Débordée par le besoin de donner cet amour à quelqu’un, elle se met en tête d’adopter, envers et contre tous. Son désir de renforcer son foyer pour y accueillir un autre enfant risque bien de faire éclater sa famille…

Le poème le plus célèbre de Philip Larkin (et l’un de mes préférés) commence ainsi :

« They fuck you up, your mum and dad.
They may not mean to, but they do.
They fill you with the faults they had
And add some extra, just for you. »

« Ils te niquent, tes père et mère.
Ils  le cherchent pas, mais c’est comme ça.
Ils te remplissent de leurs travers
Et rajoutent même un p’tit chouïa – rien que pour toi. »

Ce roman de Zeruya Shalev, c’est un peu ça. Le passé brisé de Hemda et son impact sur ses enfants et petits-enfants. Ou comment les traumatismes se transfèrent de génération en génération, les parents détruisant le potentiel de leurs enfants.

Les trois personnages sautent de la page. Bien qu’il soit écrit à la troisième personne, le roman colle si près à leur vie intérieure qu’il est pratiquement le flux de leur conscience, quelque chose entre le rêve et la mémoire. Shalev maintient un contrôle impressionnant alors que leurs pensées se tissent dans le temps, au passé et au futur.

Au centre, se trouvent les enfants de Hemda.

Dina est à la fois une mère rejetée et une fille mal aimée. Agée de 45 ans, boulimique, désespérée, elle devient obsédée par l’idée d’une seconde chance.

Avner, lui, est un avocat des droits de l’homme, qui se consacre à la défense des Palestiniens. Lui aussi connait une vie de famille misérable, se demandant pourquoi il a épousé sa première petite amie, devenue une femme amère et hostile essayant de le séparer de ses jeunes fils.

Frère et soeur sont fondamentalement seuls. Même leurs corps reflètent leur misère. Alors que Dina est émaciée, Avner a un gros ventre tel qu’il ne peut pas voir son pénis.

C’est vrai, ce n’est pas un livre facile à lire. Il n’y a absolument aucune joie ou bonheur dans la première moitié du roman. Il fait la description complexe et presque insupportable des moyens utilisés par les gens déçus pour infliger de la douleur aux autres.

« Les pensées peuvent-elles tuer, les désirs négatifs sont-ils destructeurs ? Elle voulait qu’ils la laissent tranquille, ces deux petits êtres venus se coller aux parois de son utérus tels des escargots sur un tronc d’arbre, et c’était surtout vers lui, vers le mâle, qu’elle avait dirigé ses flèches haineuses.  »

Mais quelque part vers le milieu, des touches de rédemption commencent à apparaître. Les nombreux détails que l’auteur a patiemment semés, se fondent pour conduire l’histoire vers l’avant. Le frère et la sœur quittent leurs conjoints et agonisent sur leurs relations avec leurs enfants. Les deux décident finalement qu’ils méritent plus de bonheur que ce qu’ils ont reçu.

C’est un roman sur l’obsession mais aussi sur la vie et la mort. L’obsession de la maternité et l’obsession d’une femme sont liées à celle des naissances et des décès des membres de la famille qui se produisent simultanément, encore et encore, de sorte que chaque moment de joie et de bonheur est gâché par le chagrin et le désespoir. Lorsque le premier enfant de Hemda nait, son père meurt le jour même. Dena devient enceinte de jumeaux, mais un seul a survécu. Anver rencontre une femme avec qui il pourrait trouver le bonheur, le jour où son amant de longue date meurt.

Ce schéma se reproduit jusqu’à la fin, fusion de l’amour et de la souffrance dans une expérience insupportable mais inévitable. C’est l’histoire de vies qui prennent en quelque sorte la mauvaise voie, loin de l’accomplissement et de bonheur, lentement et imperceptiblement jusqu’à ce que finalement les personnages soient en deuil de leurs propres vies.

Mais c’est un roman qui soulève également des tabous. Le caractère et la vie d’Hemda sont le reflet et la conséquence de l’ordre machiste établi dans les kibboutzim qui discrimine les femmes et pervertit les hommes

« C’était vraiment le monde à l’envers, soupire-t-il, invention perverse que le kibboutz, société qui a engendré une espèce dont la cruauté, surtout chez les mâles, les poussait à nier avec un incroyable naturel le plus naturel des sentiments. Invention perverse que la virilité, il a parfois l’impression d’avoir passé des années dans la clandestinité, et pas lui uniquement, pas dans son kibboutz uniquement, pas dans son pays uniquement, non, il s’agit de la gent masculine en général…  »

Également implicite dans le roman est une critique du déplacement des Arabes de leurs terres par Israël. La défense des Palestiniens par Avner ajoute une tension féconde. Plusieurs pages sur ses idéaux, sur sa vision de la mère patrie, sur sa mission d’avocat montrent combien le débat est ardent.

Réprimandé par sa stagiaire, qui pense à tort qu’il donne trop d’espoir à ses clients, Avner pose encore et toujours les mêmes questions, les plus dures des questions, celles qui sont posées des deux cotés du mur :

« Est-il possible de combattre dans la peur sans créer de la peur ? Est-il possible de se défendre sans attaquer ?  »

Ce qui reste de leurs vies ? Peut-être un peu d’amour malgré tout. Et une fin comme une épiphanie.

Comments: 3

  1. Nathalie says:

    J’ai vu qu’elle avait eu un prix. Je n’avais pas l’intention de le lire mais finalement ton article donne envie.

  2. Laurent says:

    Je ne sais pas si je le lirai, j’ai parfois l’impression qu’il y a une littérature pour femmes et un littératur epour hommes. Mais je voulais te dire que j’aime ta façon de faire une critique de livre. Tu ne te contentes pas de faire un résumé. On sait que tu as lu le livre quand tu en parles.

    • Benoit says:

      Je suis un homme et je l’ai lu sur les conseils de cette blogueuse. Ce n’est pas une littérature pour femmes. je pense qu’elle touche les femmes parce qu’elle touche à l’intime, au rapport mère-fille souvent très compliqué mais il y a aussi un fils dans l’histoire et c’est aussi un personnage important. Enfin, je pense qu’en étant le fils, le frère, l’ami ou le mari d’un femme, c’est un livre qui éclaire.

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