Le Complot contre l’Amérique

J’ai lu quelques livres de Philip Roth un peu par intérêt mais aussi par snobisme. Certains furent plus faciles d’accès que d’autres. J’ai eu l’envie – assez rare en ce moment – de mettre à l’épreuve mon cerveau en lisant Le Complot contre l’Amérique.

Certes il n’est pas très récent mais il est encore – si ce n’est plus – d’actualité. C’est l’exécution d’une idée provocante par un des auteurs les plus célébrés dans le monde. Et le plus important, c’est la réalisation d’une idée sans faute. On sait que la littérature et les romans ne changent pas le monde mais s’ils l’avaient pu, ce roman en aurait été un des initiateurs.

le-complot-contre-l-ameriqueL’histoire : Lorsque le célèbre aviateur Charles Lindbergh battit le président Roosevelt aux élections présidentielles de 1940, la peur s’empara des Juifs américains. Non seulement Lindbergh avait, dans son discours radiophonique à la nation, reproché aux Juifs de pousser l’Amérique à entreprendre une guerre inutile avec l’Allemagne nazie, mais, en devenant trente-troisième président des États-Unis, il s’empressa de signer un pacte de non-agression avec Hitler. Alors la terreur pénétra dans les foyers juifs, notamment dans celui de la famille Roth.

Le Complot contre l’Amérique retourne au genre de l’histoire alternative – wikipédia dit que c’est l’uchronie. Il l’avait déjà fait avec Opération Shylock, où son sosie voyageait dans le monde entier en prétendant être lui et voulant un exode massif des juifs d’Israël vers l’Europe.

Mais là où Roth était un homme d’un certain âge, le Roth du complot a 8 ans et grandit dans le New Jersey du début des années 40. C’est un portrait intime parfois surprenant. Roth semble percer le mur entre sa vraie identité et son identité de fiction.

Les lecteurs de Roth savent que tous ses livres tournent autour de lui, qu’à travers la littérature il raconte son histoire mais celui-ci parait beaucoup plus réel.

Cela dit, l’histoire elle, est bien fictive. Ou pas… Avec un premier paragraphe connu et qui est encore d’actualité :

« C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n’y a pas d’enfance sans terreurs, mais tout de même : aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ? »

Ces quelques lignes mettent en place le ton,  et le sujet. Le déclin dans le fascisme de la nation est lent mais inexorable.

Ce n’est peut-être pas une coïncidence que Le Complot contre l’Amérique fut publié quelques semaines avant les élections présidentielles américaines de 2004. Il y a le parallèle évident – le résultat désastreux d’une élection présidentielle et l’écho de George W. Bush vs Charles Lindbergh. Mais là où Lindbergh était un isolationniste, en empêchant l’Amérique de libérer les juifs européens victimes de l’Holocauste, Bush est à l’opposé, en envahissant des pays sur de fausses présomptions. Lindbergh a pour bouc émissaire les Juifs, Bush a choisi les Arabes et les musulmans.

C’est un signe du climat politique actuel que les termes «arabe» et «musulman» sont devenus interchangeables, et sont tous deux utilisés pour désigner les terroristes islamistes.

Et l’histoire des persécutions est autant d’actualité en 2016, qu’elle l’était en 2004 et en 1940. 76 ans c’est plutôt court, historiquement parlant, mais c’est toujours aussi effrayant de constater qu’aucune leçon n’a été apprise.

Finalement le seul problème avec Le Complot contre l’Amérique, du point de vue d’un lecteur critique, c’est qu’il n’y en a pas beaucoup. C’est un roman presque parfait, une histoire qui reste avec nous, hélas.

« … pour incroyable que ce fût, défaits par des forces hostiles, nous allions fuir, et devenir des étrangers. Je pleurai sur tout le trajet de l’école. Notre incomparable enfance américaine touchait à sa fin, bientôt ma patrie ne serait plus que mon lieu de naissance.»

 

2 Comments

des choses à dire

J’ai bien aimé ce livre il y a dix ans. J’avais découvert les sympathies de Ford, Lindberg et quelques autres pour le régime nazi. C’est le seul livre de Roth que j’ai pu lire.

Tu prouve encore une fois que littérature et actualités sont souvent liées et que lire des livres est un acte aussi important que lire les journaux. C’est loin d’être anodin.

quelque chose à dire

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