Trois frères

 

trois-freres-peter-ackroydL’histoire :

Ils sont trois frères nés, l’un après l’autre, un 8 mai d’après-guerre, à un an de distance. Le père, contraint de renoncer à ses ambitions littéraires, se fait veilleur de nuit puis camionneur. La mère disparaît sans laisser d’explication pour resurgir inopinément des années plus tard. Les garçons s’élèvent seuls et partent chacun tracer leur chemin dans un monde aussi varié que dangereusement fascinant. Harry, l’aîné, actif et déterminé, qui a vite compris que « les mots ne coûtent rien et se fabriquent au mètre », devient journaliste, tandis que Daniel, le cadet, timide et solitaire, poursuit des études qui le mènent à Cambridge et à une carrière de critique littéraire, célèbre pour ses recensions d’une méchanceté raffinée. Quant à Sam, le benjamin, c’est le rêveur, le vagabond dépourvu d’ambition (le travail, pour lui, est « une forme de mort »), amateur de nonnes, de clochards et d’âmes en détresse.

Très vite, les trois frères perdent tout contact jusqu’au jour où une sombre histoire de marchand de sommeil, de scandale politique et de meurtre les réunit, les révélant à eux-mêmes de manière tragique.

Trois Frères est une histoire peu commune qui commence dans un quartier HLM au nord de Londres dans les années 50. Quelques parts de la zone ont été aplanies par la guerre, tandis que le reste commence à se remettre doucement. Poussière, fumée des feux et brouillard sont suspendus dans l’air. C’est là que les frères Hanway sont nés.

L’argent est rare et la mère des garçons a disparu mystérieusement « Philip Hanway ne sembla guère surpris par la fugue de sa moitié.

« Elle est partie pour quelque temps », lâcha-t-il. Rien de plus. Il ne fournit aucune autre explication. Il ne reparla plus jamais d’elle.  »

Mais cette vie de galère ne limite en rien les deux frères les plus âgés. Harry aime les journaux et va travailler à Fleet Street, la rue des principaux organes de presse, d’abord en tant que coursier puis reporter.

Fleet Street
Fleet Street

Daniel, lui, va devenir un universitaire à Cambridge. Pendant que Sam, le plus jeune, parcours les rues, où il a des visions.

« Sam vivait dans une sorte de monde flottant. Il y eut, par exemple, l’affaire du poteau en pierre. Celui-ci se dressait à l’angle de la grand-rue et de Lowin Street. Sa fonction était mystérieuse et Sam n’avait aucune idée de quand il datait. Ce vieux poteau endommagé par les intempéries était peut-être là depuis la fondation de Camden Town ; ou même avant. Comment savoir ?  […]  Soudain, Sam eut l’étrange sensation que le bloc de pierre avait conscience d’être observé. Sam le vit avec stupeur s’élever à une hauteur de plusieurs dizaines de centimètres ; tandis qu’il lévitait ainsi, le poteau donna naissance à d’autres colonnes, des nervures, des arcs et des corniches qui ensemble formèrent un sanctuaire ou un abri, à l’architecture complexe. Sam crut entendre des coups de marteau, des bruits de chantier. Puis la vision s’évapora comme par magie. »

Les frères se voient rarement mais sont pris dans un scandale aux ramifications publiques. Le cœur du roman est un exercice patenté d’un roman noir, avec en vedette un propriétaire / marchand de sommeil dont la relation louche avec le sous-secrétaire d’État au ministère du Logement va embarrasser à tour de rôle chaque frère

« Asher Ruppta était un homme d’affaires, de nationalité fluctuante, devenu le sujet d’une controverse hostile et d’amères récriminations partout à Notting Hill Gate. Il avait la réputation d’être un propriétaire brutal et rapace ; il rachetait d’anciennes demeures et les divisait en appartements de taille de plus en plus restreinte, qu’il louait ensuite à des immigrés antillais. Le bruit courait qu’il terrorisait les anciens habitants pour les contraindre à déménager ou à lui vendre leur logis. Après quoi, il y installait de nouveaux locataires à qui il faisait payer des loyers exorbitants. »

 

Ce coté non savoureux du swinging London est un territoire déjà arpenté, mais Ackroyd parvient à le rendre encore intéressant. Ce souffle nouveau est du en partie à sa prose qui est simple et possède tout de même une résonance et une profondeur.

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C’est un style qui se prête à merveille aux consonances étranges du roman.

Dès le début de l’histoire de l’innocence trahie, il est clair que chacun des garçons forme la part complémentaire d’une trinité. Harry est extraverti, Daniel est studieux et Sam est mystique. Ils ont juste une année d’écart entre eux et partagent une communion invisible de pensées et ressentis.

Londres a toujours été une source inépuisable pour tous les genres de littérature, et l’écriture est l’un des thèmes favoris d’Ackroyd. Avant que la pénurie ne le force à travailler comme veilleur de nuit ; le père des garçons a tenté d’être un écrivain. Harry et Daniel entrent dans des professions qui sont intimement liées à la narration.

Le travail d’Ackroyd le plus connu est entre autre, son histoire de la capitale anglaise : Londres, la biographie. Il présente la cité comme un endroit dans lequel le passé distant espionne et hante le présent. Quelques unes de ses idées se retrouvent dans Trois Frères, mais la plupart du roman ne tient pas compte de la présence revenante de la ville, en focusant surtout sur un groupe de Londoniens dont les actions ont des conséquences directes pour chacun d’entre eux.

 

Cette mise en avant de la causalité est explicite. Parmi ses activités académiques, Daniel est chargé d’écrire un livre sur les écrivains de Londres :

« dans les romans londoniens, il avait découvert la préoccupation de leurs auteurs pour l’image de la capitale britannique comme un réseau tellement dense et resserré que le moindre mouvement de l’élément le plus infime envoyait des ondes de réverbération dans tout l’ensemble. Une rencontre, fruit du plus pur des hasards, pouvait avoir des répercussions terribles, alors qu’un mot mal compris était susceptible de générer une incroyable bonne fortune. Une réponse impromptue à une question posée à l’improviste pouvait provoquer la mort. »

Cette dernière contribution d’Ackroyd marque une nouvelle étape de son histoire d’amour littéraire avec la ville qu’il évoque avec bonheur dans la fiction et non-fiction. Du quartier populaire de Camden aux rues du centre de Londres, de la richesse et la corruption de Chelsea aux ombres enfumées de Hackney et Limehouse, c’est aussi une exploration mystique de la ville, de ses rues et de ses personnages underground.

© Rob Walls
© Rob Walls

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